Le Laboratoire
Si Essaouira est la trésorerie spirituelle qui a préservé le Gnawa dans sa pureté rituelle, et Marrakech le creuset africain de la transe profonde, alors Casablanca est le laboratoire expérimental — la ville où le Gnawa fut déconstruit, électrifié et réassemblé en quelque chose d’entièrement nouveau. Ici, le Guembri est devenu électrique, la Lila a quitté la zaouia pour la scène de concert, et les rythmes ancestraux des caravanes sahariennes ont percuté le jazz, le rock, le hip-hop et le funk cubain.
Capitale économique du Maroc — six millions d’habitants, grand port atlantique, moteur industriel — Casablanca n’a jamais été un lieu de conservation. C’est une ville de transformation. Quand les vagues de sécheresse des années 1970 et 80 ont poussé les maîtres Gnawa de la côte des Chiadma vers les quartiers tentaculaires de Casablanca — Derb Sultan, Hay Mohammadi, Sidi Moumen, Ancienne Médina — ils ont emporté le style Marsaoui avec eux. Mais la ville exigeait l’adaptation. Le jeune public casablancais ne connaissait pas les codes rituels ; il voulait du rythme et du spectacle. Ainsi naquit le Marsaoui Casablancais — un style qui conservait les structures traditionnelles des chants des Mlouk (esprits) mais accélérait le tempo pour s’accorder au pouls rugissant de la ville.
Les Révolutionnaires
Abderrahmane « Bako » — L’Homme qui libéra le Guembri
Le moment le plus décisif de l’histoire moderne du Gnawa s’est produit à Hay Mohammadi au début des années 1970, quand un Maâlem formé à Essaouira nommé Abderrahmane Kirouche — « Bako » — a rejoint un groupe de jeunes musiciens radicaux appelé Nass El Ghiwane.
Pour la première fois, le Guembri quittait son contexte rituel — la pièce fermée, emplie d’encens, de la Lila — et devenait l’épine dorsale de chansons sur la pauvreté, l’injustice et la rue marocaine. Bako a introduit des rythmes Gnawa (Ftouh, Sha’shala) dans des hymnes comme « Ghir Khoudouni » et « Siniya », leur conférant une esthétique de transe sans précédent dans la musique populaire arabe et africaine. Il a rendu le Guembri cool — un symbole de l’identité africaine du Maroc et de la rébellion sociale.
Les puristes l’ont critiqué pour avoir « révélé le secret ». L’histoire leur a donné tort : Bako a ouvert la porte pour que le Gnawa soit accepté comme art national et mondial. Après avoir quitté Nass El Ghiwane dans les années 1990, il est retourné à la pratique rituelle pure jusqu’à sa mort — preuve que l’esprit du Maâlem ne l’a jamais quitté.
Maâlem Hamida Boussou — Le Patriarche puriste
Tandis que Bako explosait vers l’extérieur, Maâlem Hmida Boussou transformait sa maison de Casablanca en conservatoire officieux. Né à Marrakech, formé auprès du légendaire Maâlem Ahmed Ould Dij, Boussou fut parmi les premiers à comprendre que la survie du Gnawa exigeait une transmission au-delà des lignées familiales traditionnelles. Son jeu se définissait par une pureté absolue — il refusait toute altération de la structure de la Lila ou de l’ordre des sept familles de Mlouk. Pour lui, la musique était science et guérison, jamais divertissement. Il est décédé en 2006, mais son héritage perdure à travers son fils Hassan Boussou et ses nombreux élèves.
Maâlem Abdelqader Bentahami — Le Parrain
Maâlem Abdelkader Benthami, doyen de la scène Gnawa de Casablanca, a transporté la tradition Marsaoui depuis Essaouira et a ouvert ses portes à une nouvelle génération née en ville — des musiciens qui ont hérité du style Marsaoui comme patrimoine acquis, non comme droit de naissance. Son fils Said Benthami et d’autres représentent une nouvelle lignée : des Maâlems urbains qui maîtrisent la technique traditionnelle tout en développant une liberté d’improvisation sans précédent.
Le Guembri Électrique & l’African Gnaoua Blues
Dans les années 1990 et 2000, Casablanca a donné naissance au mouvement Nayda — une explosion culturelle portée par la jeunesse. La fusion Gnawa en était le cœur battant, et le Guembri électrique son instrument révolutionnaire.
Le Problème technique : Quand le Gnawa est passé des maisons intimes aux immenses scènes de festivals (L’Boulevard attirait des dizaines de milliers de personnes), le son doux et profond du Guembri traditionnel était englouti par les batteries, les guitares électriques et la sonorisation. La solution : ajouter des micros capteurs (comme une guitare basse) pour amplifier le son et le connecter à des pédales d’effets — distorsion, delay, wah-wah.
African Gnaoua Blues : Des pionniers comme Majid Bekkas — qui avait commencé au banjo et à la guitare — ont emmené le Guembri électrique en territoire jazz et blues. Le résultat est un genre qui révèle l’ADN partagé entre les gammes pentatoniques ouest-africaines du Gnawa et les blue notes du Delta du Mississippi. Cet « African Gnaoua Blues » est la contribution unique de Casablanca à la musique mondiale — un son qui reconnecte les routes commerciales sahariennes à leur diaspora dans les Amériques.
La Nouvelle Vague :
- Bab L’Bluz — Menée par Yousra Mansour, qui joue du Guembri électrique avec une intensité digne de Hendrix, cette formation délivre du « rock Gnawa » qui brise le monopole masculin sur l’instrument.
- Gnaoua Click — Du Gnawa urbain brut fusionné avec le reggae et le ska, pure énergie de rue casablancaise.
- Khalid Sansi — L’artiste moderne complet : Maâlem confirmé, danseur hip-hop et collaborateur interculturel. Son projet « Imbuktu » avec l’artiste malien Malik Yob reconnecte Casablanca à ses racines transsahariennes, tandis que son travail avec le groupe de funk cubain Cimafunk prouve que le groove Marsaoui peut fusionner avec n’importe quel rythme sur terre.

Le Rivage Sacré — Sidi Abderrahmane
Sur la côte rocheuse d’Aïn Diab, perché sur un îlot battu par les vagues de l’Atlantique, se dresse le Sanctuaire de Sidi Abderrahmane — le dernier bastion de la pratique spirituelle traditionnelle à Casablanca.
La légende raconte que Sidi Abderrahmane était un saint venu de Bagdad qui pouvait marcher sur l’eau. Son sanctuaire devint un lieu de pèlerinage pour la guérison — notamment des troubles psychologiques, de la sorcellerie et de la possession. Dans les petites chambres entourant son tombeau, les Moqaddemas pratiquaient la divination au plomb fondu (ldoun), et les Lilas les plus intenses de la ville étaient célébrées — où le fracas des vagues océaniques se mêlait au tonnerre des Qraqeb et au pouls profond du Guembri, et les esprits marins (Sidi Moussa, les Mlouk bleus) étaient invoqués avec une urgence particulière.
Depuis 2024, les autorités ont transformé le site en Parc Archéologique — avec des sentiers pédestres, un éclairage moderne et des événements culturels organisés. Les rituels spontanés ont été limités, mais la puissance spirituelle du lieu perdure. La tension entre préservation du patrimoine et pratique vivante reflète Casablanca elle-même : une ville qui négocie éternellement entre passé et avenir.

La Ville des Festivals
L’Boulevard — La Voix de la Rue
Fondé en 1999, L’Boulevard a fait de Casablanca la capitale marocaine de la musique urbaine. Sa compétition Tremplin — avec une catégorie Fusion dédiée — a été le tremplin de groupes qui mêlent Gnawa au rock, rap et musique électronique. Des dizaines de milliers de jeunes Casablancais remplissent le festival chaque année, vivant le Gnawa non comme un folklore figé mais comme le battement de cœur rebelle de leur propre identité.
Jazzablanca — L’Élévation
Là où L’Boulevard est brut et populaire, Jazzablanca élève le Gnawa au rang de « World Jazz ». Des maîtres comme Hassan Boussou et Majid Bekkas se produisent aux côtés d’artistes de jazz internationaux avec une ingénierie sonore de classe mondiale. Le festival a transformé la perception du Gnawa par les classes moyennes et supérieures — de « musique de rue » à art majeur.
Njoum Gnaoua — Le Pont
Le festival Njoum Gnaoua (13e édition en 2025) fait le pont entre tradition et innovation — des performances publiques gratuites dans des espaces comme la Place des Nations Unies qui combinent Lilas traditionnelles et fusion avant-gardiste, reliant les générations par le fil vivant de la musique Gnawa.
Le Rôle de Boultek
Boultek (Centre des Musiques Actuelles), installé dans le Technopark de Casablanca, fournit des studios de répétition et d’enregistrement professionnels qui ont couvé toute la nouvelle vague de fusion Gnawa. Il fonctionne comme la zaouia moderne — un lieu de transmission où le son futur du Gnawa est conçu, session après session.
