Pendant des siècles, le guembri fut interdit aux femmes. Le luth sacré à trois cordes — l’âme de la musique Gnawa — ne se transmettait que de père en fils, de maître à apprenti masculin. Puis vint une fille de Casablanca qui refusa d’accepter que son genre détermine son destin.
Maâlema Asmâa Hamzaoui n’a pas demandé la permission de porter le feu. Elle a simplement saisi l’instrument, l’a maîtrisé, et a marché sur la scène mondiale. Aujourd’hui, elle dirige Bnat Timbouktou (Les Filles de Tombouctou), un ensemble entièrement féminin qui a brisé tous les plafonds de verre de la tradition Gnawa — non pas par la rébellion, mais par une virtuosité indéniable et un profond respect pour l’art sacré.
Elle n’est pas simplement musicienne. Elle est une révolution silencieuse.

Née dans le Rythme
Casablanca, 1998. Asmâa Hamzaoui entra non seulement dans une famille, mais dans le cœur battant de la tradition Gnawa. Son père, Maâlem Rachid Hamzaoui, était un maître célébré. Sa mère, une danseuse d’ascendance sahraouie. Cette lignée signifiait que le Gnawa n’était pas un art à apprendre — c’était l’air même qu’elle respirait depuis sa naissance.
Tandis que d’autres enfants jouaient avec des jouets, la jeune Asmâa regardait les doigts de son père danser sur les cordes du guembri. Elle mémorisa les rythmes avant de savoir lire. Elle apprit les noms des mlouk avant d’apprendre l’arithmétique. La musique n’était pas autour d’elle — elle était en elle.
Son père vit ce que d’autres ne pouvaient voir : une véritable héritière de son savoir, indépendamment du genre. Dans un acte de révolution silencieuse, Maâlem Rachid commença à enseigner le guembri à sa fille à l’âge de six ans — un choix conscient et progressiste qui allait changer l’histoire du Gnawa.

La Transmission du Sacré
Le moment qui scella son destin survint à l’âge de douze ans. Après des années de formation, après des tournées où elle observait et apprenait, son père fit l’impensable : il légua son propre guembri à sa fille.
Dans la tradition Gnawa, ce n’est pas un simple cadeau. C’est le transfert de l’autorité spirituelle, la transmission du titre de Maâlem. Pour la première fois dans l’histoire documentée, cette torche sacrée fut transmise à une femme.
« Mon père ressentait une grande fierté et une grande joie en nous voyant exceller, » se souvient Asmâa. « Il se souciait plus de mon dévouement que de mon genre. »
Maâlem Rachid Hamzaoui devint lui-même un révolutionnaire — non pas en brisant la tradition, mais en reconnaissant que la vérité la plus profonde de la tradition est la musique elle-même, non le genre de son porteur.

Bnat Timbouktou : Une Sororité en Son
En 2012, à seulement quatorze ans, Asmâa fonda Bnat Timbouktou — Les Filles de Tombouctou. Le nom lui-même est une déclaration : une référence à la légendaire cité africaine, source historique des ancêtres esclaves du Gnawa, désormais revendiquée par leurs descendantes féminines.
Ses débuts publics furent accueillis avec étonnement et scepticisme. Des femmes jouant des qraqeb en arrière-plan était acceptable. Mais une femme menant avec le guembri ? Impensable. Elle fit face aux critiques, aux insultes et au rejet.
Elle ne vacilla jamais.
« J’étais déterminée à entrer dans ce domaine malgré les insultes, » déclara-t-elle. « J’espère porter le flambeau et ne pas décevoir mes parents. »
La Maâlema
Voix principale et guembri — la première femme à maîtriser publiquement l'instrument sacré et à revendiquer le titre.
La Sororité
Un ensemble entièrement féminin incluant sa sœur Aicha, fournissant les rythmes des qraqeb et de puissantes voix en appel-réponse.
La Tradition
Pas de fusion, mais du Gnawa traditionnel 100% pur — prouvant que les femmes peuvent maîtriser la forme sacrée sans l'altérer.
Le groupe tire son inspiration du répertoire traditionnel Gnawa tout en abordant les thèmes de la souffrance, de l’exil et de la mémoire africaine. Plus qu’un groupe musical, Bnat Timbouktou est un mouvement — prouvant que le feu de la tradition peut brûler tout aussi fort dans des mains féminines.

La Percée : Essaouira 2017
Le tournant survint en 2017. Le Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira — la scène la plus prestigieuse du monde Gnawa — invita Asmâa Hamzaoui et Bnat Timbouktou à se produire.
Pour un festival dominé par des Maâlems masculins depuis près de deux décennies, c’était sans précédent. Quand Asmâa monta sur cette scène, guembri en main, elle ne se produisait pas simplement. Elle faisait l’histoire.
Le scepticisme du public fondit en quelques minutes. Sa voix — chaude, intense, imposante — portait l’âme du blues et l’autorité d’un maître. Les qraqeb cliquetaient. La foule ondulait. À la fin, ils étaient conquis.

Depuis, son parcours l’a menée sur les scènes les plus prestigieuses du monde : WOMAD au Royaume-Uni, Roskilde Festival au Danemark, Festival International de Carthage en Tunisie. Elle est devenue l’ambassadrice féminine du Gnawa dans le monde.
Sororité Africaine : Les Collaborations
Les collaborations d’Asmâa se lisent comme un sommet de la royauté musicale africaine :
Fatoumata Diawara (2018) — La superstar malienne rejoignit Asmâa à Essaouira, créant un moment historique : deux femmes africaines, de traditions différentes, prouvant que l’héritage musical du continent appartient autant à ses filles qu’à ses fils.
Les Amazones d’Afrique — Le supergroupe panafricain d’artistes féminines invita Asmâa à rejoindre leurs rangs, amplifiant son message à travers le continent.
Rokia Koné — Une autre collaboration qui mit en lumière la profonde connexion spirituelle entre artistes féminines portant les traditions musicales africaines vers l’avenir.

Sa philosophie de la fusion est claire : la collaboration est essentielle pour propager la tradition, mais le cœur sacré ne doit jamais être compromis. Elle ne dilue pas le Gnawa pour le rendre accessible — elle amène les collaborateurs dans ses profondeurs.
L’Héritage Enregistré
Ses deux albums studio chez le label suédois Ajabu! Records sont des déclarations définitives de sa vision artistique :
Oulad Lghaba (2019) — « Les Enfants de la Forêt » fait directement référence aux racines historiques du peuple Gnawa. Un voyage à travers le répertoire traditionnel, l’album a reçu une nomination aux prestigieux Songlines Music Awards et l’a établie comme artiste internationale majeure.
L’Bnat (2024) — « Les Filles » est une déclaration explicite de sa mission. Il se concentre sur les esprits et traditions féminines au sein de la culture Gnawa, présentant des morceaux nommés d’après des figures féminines vénérées comme Lalla Mira et Lalla Aicha. Un acte conscient de placer les femmes au cœur du récit spirituel.
Sa discographie se déploie comme une histoire stratégique en deux actes : avec Oulad Lghaba, elle prouva sa maîtrise de la tradition. Avec L’Bnat, elle fit sa déclaration féministe depuis une position d’autorité méritée.

Écoute Essentielle
Soudani Mama
De Oulad Lghaba
Une méditation sur les origines africaines, l'exil et la mémoire ancestrale — la douleur et la beauté de l'histoire Gnawa en un seul morceau.
Lalla Mira
De L'Bnat
Dédiée à l'esprit féminin espiègle de la tradition Gnawa — les femmes reprenant possession du récit spirituel.
Soussia
Performance Live
Des rythmes du sud qui unissent les audiences du monde entier — l'énergie Gnawa pure canalisée par le pouvoir féminin.
« Le Gnawa est guérison pour l'âme. Je suis là pour porter son flambeau vers chaque fille africaine. »
— Maâlema Asmâa Hamzaoui
Porter le Feu
La scène revient — Essaouira, WOMAD, Roskilde, ou l’un des dizaines de festivals où Asmâa commande désormais l’attention. Le guembri vibre de sa basse ancestrale. Les qraqeb cliquettent comme des ancêtres parlant à travers les siècles. Un ensemble entièrement féminin bouge à l’unisson, canalisant des esprits qui furent appelés par des maîtres masculins pendant des générations.
Mais maintenant, le feu brûle dans des mains différentes.
Asmâa Hamzaoui a défié les normes patriarcales non pas par la rébellion, mais par un profond respect et une habileté virtuose. Elle a prouvé que la tradition n’est pas une pièce de musée mais une entité vivante et respirante qui peut évoluer sans perdre son âme. Elle a ouvert des portes verrouillées depuis des siècles, et derrière elle, une nouvelle génération de filles marche déjà.
Le feu du Gnawa, autrefois transmis uniquement de père en fils, est maintenant porté en avant — brillant et flamboyant — dans les mains de ses filles.
Et il n’a jamais brûlé aussi fort.