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Rachid Hamzaoui - Maître musicien Gnawa de Casablanca
Maâlem

Rachid Hamzaoui

Casablanca, Maroc Style Traditional

Il existe des maîtres qui cherchent la lumière des projecteurs et des maîtres qui gardent le feu sacré. Maâlem Rachid Hamzaoui appartient à cette seconde catégorie — sentinelle du Gnawa casablancais qui a pris l’une des décisions les plus révolutionnaires de l’histoire de cet art : il a enseigné le guembri sacré à ses filles, brisant un monopole vieux de plusieurs siècles qui réservait l’instrument exclusivement aux hommes. Sa fille, Maâlema Asmaa Hamzaoui, est devenue la première femme maître Gnawa reconnue internationalement — mais la révolution a commencé dans son salon, des décennies avant que le monde ne le remarque.

Il n’est pas simplement un musicien. Il est un architecte de la transformation qui construit de l’intérieur de la tradition, jamais contre elle.

Maâlem Rachid Hamzaoui


Racines : Casablanca et le Secret de la Grand-mère

L’histoire de Rachid Hamzaoui ne commence ni dans une zaouia ni dans un conservatoire, mais dans un univers domestique saturé de Gnawa depuis la naissance. Il a grandi à Casablanca — le moteur économique du Maroc, une ville qui a transformé la tradition Gnawa de rituel rural en art urbain. Dans son foyer, la lila n’était pas un événement auquel on assistait mais un rythme périodique tissé dans l’existence quotidienne : l’encens, les sept couleurs, les voix — tout cela formait sa conscience première du monde.

Ce qui rend son histoire d’origine inhabituelle, c’est la source de son premier enseignement. Dans la lignée Gnawa, le savoir circule typiquement de maître masculin en apprenti masculin. Mais l’influence la plus profonde de Hamzaoui est venue de sa grand-mère — la gardienne des secrets spirituels, la femme qui gérait la rahba (l’espace cérémoniel) depuis les coulisses. Elle était l’organisatrice, la directrice spirituelle, celle qui savait quel encens brûler pour quel esprit, quelle couleur exige quelle chanson.

Ce fondement maternel a planté une graine qui allait éclore des décennies plus tard : si une femme pouvait détenir les clés spirituelles de toute la lila, pourquoi ne pourrait-elle pas tenir le guembri ?

Cérémonie Gnawa à Casablanca


L’École du Maâlem Sam

La transition de l’apprentissage domestique à la maîtrise formelle s’est faite par Maâlem Sam (Mustapha Abirchich) — l’une des figures imposantes du Gnawa de Casablanca. Sous la direction de Sam, Hamzaoui a appris qu’un maâlem n’est pas simplement un joueur habile mais un gardien spirituel : quelqu’un qui possède al-ftouh (la capacité d’ouvrir l’espace cérémoniel) et qui connaît les secrets de chaque couleur et de chaque molk (esprit) dans le panthéon Gnawa.

L’apprentissage a suivi l’ancien chemin en trois étapes :

La Phase Domestique

Apprentissage auprès de la grand-mère et de la famille. Absorption de la spiritualité et du sacré du Gnawa par immersion plutôt que par instruction.

La Phase d'Apprenti

Service lors des lilas des maîtres seniors. Maîtrise des qraqeb et apprentissage de la régulation rythmique avant de toucher le guembri.

La Phase Maâlem

Indépendance avec son propre guembri. Direction de son propre ensemble et acquisition de l'autorité spirituelle pour ouvrir et diriger la lila.

Le moment où Hamzaoui a reçu son propre guembri de son maître n’était pas une remise de diplôme — c’était une naissance spirituelle. Dans la tradition Gnawa, l’instrument ne vous appartient pas. C’est vous qui lui appartenez.


L’Empreinte Artistique : Lourd, Profond, Circulaire

Le style de jeu de Rachid Hamzaoui est ce que les praticiens Gnawa appellent razin — “pondéré” ou “ancré.” Il ne cherche pas la vitesse pour la vitesse. Au contraire, il construit des rythmes circulaires qui entraînent progressivement l’auditeur vers un état de méditation ou d’extase spirituelle (wajd).

Ses marques techniques :

  • Le Guembri : Il privilégie les instruments à résonance profonde, supervisant souvent leur fabrication pour garantir la qualité de la peau et des cordes
  • Les Qraqeb : Il insiste sur un dialogue parfait entre guembri et qraqeb — le rythme de fer doit suivre la mélodie de bois, jamais la dominer
  • La Voix : Une qualité vocale digne et légèrement rauque, adaptée aux invocations soufies, avec la capacité de transiter fluidement entre les différents maqams (couleurs)

Il décrit son approche comme “une communication avec les racines pour les vivants” — jouant pour la lila avec la même intensité que sur scène, convaincu que la sacralité de la musique ne change pas avec le lieu.

Maâlem Rachid Hamzaoui en performance


La Révolution : Enseigner aux Filles

Le chapitre qui définit l’héritage de Rachid Hamzaoui est sa décision d’enseigner à ses filles — Asmaa et Aicha — l’art complet de la tagnawit. Ce n’était pas un coup de publicité. C’était une conviction philosophique enracinée dans sa propre éducation : sa grand-mère avait été le pilier spirituel de la lila. Les femmes du Gnawa avaient toujours été présentes — comme danseuses (haddarat), comme médiums spirituelles (moqaddemat), comme organisatrices. La seule barrière était le guembri lui-même.

Hamzaoui a brisé cette barrière de l’intérieur.

Sa méthodologie d’enseignement repose sur l’observation et le silence avant l’action. Il a fait assister ses filles aux lilas depuis l’enfance, absorbant les rythmes avant que leurs doigts ne touchent une corde. Il leur a appris qu’un maâlem respecte l’instrument et le public avant toute chose.

Le résultat parle de lui-même : Asmaa Hamzaoui a fondé Bnat Timbouktou (Filles de Tombouctou), est devenue la première maâlema à être tête d’affiche du Festival d’Essaouira, et se produit aujourd’hui sur les scènes du monde entier — de WOMAD à Roskilde en passant par Carthage.

Rachid Hamzaoui enseignant à ses filles


Les Ponts : La Fusion Sans la Dissolution

Hamzaoui défend une philosophie précise de la fusion musicale. Pour lui, la collaboration interculturelle est une nécessité pour la survie du Gnawa dans un monde globalisé — mais uniquement si le rythme Gnawa reste la colonne vertébrale de la performance. Il met en garde contre “la fusion qui efface l’identité” et plaide pour “la fusion qui ouvre des portes.”

Il a participé à des collaborations avec des musiciens de divers horizons, insistant toujours pour que le guembri mène. L’un de ses rêves est un projet unissant le Gnawa aux plus anciennes traditions de jazz africain — reconnectant les deux branches issues de la même blessure historique de l’esclavage.


Ecoute Essentielle

Ftouh Rahba

Rituel / Ouverture

L'ouverture cérémonielle où l'autorité calme de Hamzaoui et sa capacité à créer l'atmosphère de la lila sont pleinement démontrées. Essentiel pour comprendre la dimension soufie de son art.

Hammadi

Festival / Festif

Une pièce qui démontre sa capacité à construire des sommets rythmiques qui font bouger le public instinctivement. Alliance de maîtrise technique et d'esprit festif du Gnawa.

Lkouhal - La Suite Noire

Personnel / Méditatif

Une plongée profonde dans la mémoire africaine douloureuse. Lourd, digne, empli du chagrin et de la force qui définissent le blues Gnawa.


"La Gnawa est une amana (responsabilité sacrée). Celui qui ne préserve pas l'amana n'a pas le droit de porter le guembri."

-- Maâlem Rachid Hamzaoui


Maâlem Rachid Hamzaoui n’a pas cherché à être rappelé comme un révolutionnaire. Il a cherché à être rappelé comme un gardien — des mélodies, des secrets, de la responsabilité sacrée transmise à travers des siècles de souffrance et de dévotion. Qu’il soit devenu un révolutionnaire malgré tout, en ouvrant la porte à ses filles pour qu’elles la franchissent, est peut-être la chose la plus Gnawa qui soit : une transformation qui ne vient pas de la rupture avec le passé, mais d’une compréhension si profonde qu’on en voit l’avenir.

Le feu du Gnawa casablancais brûle dans ses mains. Et à travers Asmaa, Aicha et Bnat Timbouktou, il brûle désormais dans des mains qu’il a formées lui-même — preuve que les véritables gardiens sont ceux qui savent quand lâcher prise.