Certains noms existent au centre d’une tradition. Pas à sa périphérie, pas dans son visage populaire, mais au point exact où les racines rencontrent la terre. Maâlem Abdelkader Benthami, connu dans les cercles Gnawa simplement sous le nom de “Bentha”, est l’un de ces noms. Il n’a pas étudié la Gnawa. Il est né à l’intérieur, l’a respirée avant de pouvoir parler, et a passé toute sa vie à en être le gardien le plus intransigeant à Casablanca.
C’est ce que ceux qui connaissent la tradition appellent un “Maalem des Maalems”: non seulement un maître musicien, mais le point de référence auquel d’autres maîtres venaient quand ils avaient besoin d’apprendre la tourka, les protocoles profonds de la lila qui ne peuvent être lus dans aucun livre et ne peuvent être achetés dans aucune école.

Né dans la Tagnawit
La fenêtre la plus claire sur qui était Maâlem Abdelkader Benthami s’ouvre à travers ses propres mots, prononcés dans l’une de ses rares interviews. Il dit, sans hésitation: “Khoti, kolshi Gnawa. El waled Gnawi, jdi Gnawi, jdati Gnawa… ma qrina, qrina ghir Tagnawit.”
En français: “Mes frères, tout est Gnawa. Mon père est Gnawi, mon grand-père est Gnawi, ma grand-mère est Gnawa. Nous n’avons rien étudié. Nous avons seulement étudié la Tagnawit.”
Ce n’est pas une déclaration poétique. C’est une description précise de sa vie. La maison Benthami à Casablanca n’était pas un endroit où la Gnawa était pratiquée lors d’occasions spéciales. C’était une zawiya vivante où la lila était indissociable de l’existence quotidienne, où le guembri était la première voix du foyer, et où les mlouk étaient aussi présents dans la vie familiale que n’importe quel parent vivant.

La Formation: Une Maison comme École
La tradition Gnawa tient un principe clair, exprimé dans une phrase que chaque apprenti apprend tôt: “Sikh bla shikho, jbah khawi” — un maître sans maître est une ruche sans miel. La lignée seule ne fait pas un maalem. La transmission complète exige des années passées aux côtés d’un enseignant à absorber quelque chose qui ne peut pas être écrit.
Pour Abdelkader Benthami, cet enseignant était le légendaire Maâlem Zouitni, l’un des piliers fondateurs de la tradition à Casablanca. Sous Zouitni, Benthami apprit non seulement le doigté sur le guembri. Il apprit la cosmologie de la lila: les sept mlouk et leurs couleurs, l’encens spécifique pour chaque esprit, l’ordre exact des mhallat, la psychologie des personnes qui viennent chercher la guérison, et le poids d’être la personne dans la salle responsable de les ramener en sécurité de la jedba.
Il travailla pendant des années dans les rangs du kwiyo, les joueurs de qraqeb qui forment le fondement rythmique de l’ensemble, avant de jamais toucher le guembri en tant que leader. Ce n’était pas un raccourci qu’il pouvait prendre. La tradition n’offre pas de raccourcis.
Construire le Son Casawi
Dans les années 1960, Casablanca devint le lieu de rassemblement d’une génération de maîtres qui allaient définir la Gnawa urbaine pour des décennies. Benthami se tenait au centre de cette formation, aux côtés de noms qui sont depuis devenus légendaires: Maâlem Hmida Boussou, Maâlem Sam, et Maâlem Abdenbi El Kadari qui avait migré de Marrakech.
Dans les quartiers ouvriers denses de Casablanca, la Gnawa servait une population sous pression: migrants ruraux, ouvriers d’usine, familles déplacées par la vitesse de la modernisation. La lila n’était pas du folklore pour ces gens. C’était de la médecine, de la communauté, et un fil de retour vers les ancêtres.
Le Poids Circulaire
Le rythme Casawi s'ouvre lentement et délibérément. Le "tathqil" au début d'une lila n'est pas de l'hésitation. C'est une accumulation contrôlée, construisant les conditions de la jedba note par note avant qu'un seul esprit ne soit invoqué.
La Technique du Drop-Thumb
Les ethnomusicologues l'appellent "brushless drop-thumb frailing": le pouce droit tombe de façon répétée sur la corde de basse pendant que les doigts produisent des motifs rythmiques complexes, et les jointures frappent simultanément le résonateur en peau de chameau. Un seul joueur, deux instruments.
Le Bourdon et le Buzz
Le modificateur de son métallique sur le manche du guembri crée la "zenna", le bourdonnement métallique caractéristique qui n'est pas une imperfection mais un élément essentiel. C'est la voix qui atteint les mlouk, la fréquence qui sépare la conscience quotidienne de l'espace rituel.
La Nuit où il Revendiqua la Clôture
Le moment qui révéla la pleine stature de Maâlem Benthami ne se produisit pas sur une scène de festival. Il se produisit lors d’un rassemblement de grands maîtres dans un sanctuaire sacré, où la tradition voulait que les maalems participants divisent la lila entre eux, chacun prenant une section des mhallat.
Benthami parla clairement. Il dit, dans des mots qui ont été transmis parmi ceux qui étaient présents: “Dans cette cérémonie, chaque maître a pris une partie des mhallat qu’il servirait au sanctuaire… Mais moi, j’ai pris la fin, le dernier des mlouk. Ils commencent par El Aada, d’El Aada au Ftouh, puis Oulad Bambara… le service continue avec les mlouk rouges et noirs… Moi j’ai pris le dernier. Je servirai Aissa Soudaniya, c’est par là qu’on clôture les mlouk et la liste complète.”
Aissa Soudaniya est considérée comme l’une des mhallat les plus lourdes de la pratique cérémonielle Gnawa. Les esprits à ce stade sont à leur présence maximale, les personnes dans la salle sont à leur plus grande ouverture, et le maalem qui dirige cette section porte le poids total de la fermeture sécurisée de la porte. Que Benthami se soit porté volontaire pour cette position dit tout sur sa stature.
1990: Night Spirit Masters
Le moment où le monde plus large rencontra ce que Benthami représentait arriva en 1990, quand le producteur et bassiste américain Bill Laswell voyagea au Maroc pour enregistrer ce qui allait devenir “Night Spirit Masters”, l’un des documents fondateurs de la world music.
Laswell ne demanda pas aux maîtres de venir en studio et d’adapter leur musique aux formats occidentaux. Il apporta son équipement dans la vieille médina de Marrakech et enregistra dans l’environnement naturel de la tradition. Benthami apparaît comme joueur principal sur cet album, jouant aux côtés de son fils Said Oukssal et d’autres maîtres. L’enregistrement capture quelque chose que les enregistrements live de la Gnawa de l’époque ne pouvaient pas: le poids physique complet des fréquences de basse du guembri, la complexité de la technique du drop-thumb, et la résonance en couches de l’ensemble des qraqeb.
Pour les auditeurs occidentaux qui n’avaient jamais rencontré cette musique, l’album arriva comme une expérience qui ne pouvait pas facilement être catégorisée. Elle était structurée comme aucune musique folklorique qu’ils connaissaient. Elle se mouvait comme rien de ce qu’ils avaient entendu.
Le Maalem des Maalems
Ce qui confirme la place de Benthami au-dessus de la ligne des grands maîtres et dans une catégorie à part est qui a étudié sous sa direction.
Abderrahman Kirouche, connu sous le nom de Maâlem Paco, l’un des membres fondateurs de Nass El Ghiwane et l’une des figures les plus importantes de l’histoire de la musique marocaine, vint spécifiquement à Casablanca pour apprendre la tourka de Benthami. Il s’assit devant lui et absorba les protocoles cérémoniels, l’ordre des mhallat, et l’éthique de la lila, avant d’aller se tenir aux côtés de musiciens comme Jimi Hendrix.
Ses fils portèrent la lignée en avant. Maâlem Abderrahim Benthami, né en 1956, émergea lors de la dixième édition du Festival d’Essaouira en 2007 comme l’héritier reconnu de la tradition Casawi. Maâlem Said Benthami porta la musique à Madrid pendant des années avant de revenir à Casablanca. Said mourut en 2021, peu après avoir célébré une lila de guérison, frappé par un virus alors qu’il faisait exactement ce qu’il avait toujours fait: servir la cérémonie, jusqu’au dernier moment.
Maâlem Mohammed Rbaai grandit à Rabat, puis s’installa à Casablanca pour absorber la tradition sous Hmida Boussou et Benthami, avant de la porter au Royaume-Uni en 2020.
L’école Benthami n’a pas produit des performeurs. Elle a produit des gardiens.
La Ligne Qu’il Ne Franchirait Pas
La position de Benthami sur la fusion musicale était précise et constante. Il ne rejetait pas le dialogue avec d’autres traditions. Sa participation à Night Spirit Masters en est la preuve. Ce qu’il rejetait, c’était la dilution: utiliser la musique Gnawa comme fond exotique pour des compositions occidentales qui n’avaient aucune compréhension de ce qu’elles empruntaient.
Sa philosophie était que le Gnawi est l’hôte. D’autres traditions musicales peuvent entrer, mais elles entrent comme des invités qui respectent les règles de la maison: l’architecture circulaire du rythme ne doit pas être brisée, et les mhallat lourdes liées à la guérison doivent rester hors d’atteinte de l’expérimentation artistique.
Il voyait la fusion comme possible et même nécessaire, mais seulement quand elle était construite sur une connaissance profonde. La curiosité sans connaissance, croyait-il, n’élargit pas la Gnawa. Elle l’endommage.

Écoutes Essentielles
Mimoun Mamrba
Night Spirit Masters / 1990
La mhalla noire enregistrée à Marrakech sous la production de Bill Laswell. Le bourdon de basse de Benthami contre les qraqeb métalliques, avec la voix de Said Oukssal en double-appel. Ce n'est pas une performance de la Gnawa. C'est la Gnawa depuis l'intérieur de la lila.
Baba L'Rouami
Night Spirit Masters / 1990
L'ensemble à pleine force. Les qraqeb verrouillés dans le groove du guembri, les voix superposées au-dessus du rythme. Ce titre a ouvert les oreilles d'une génération de musiciens occidentaux à ce que la Gnawa Casawi pouvait faire.
Aissa Soudaniya
Mhalla Finale / Lignée
La mhalla que Benthami revendiqua comme sienne lors du rassemblement au sanctuaire. Écoutez n'importe quelle performance d'Aissa Soudaniya de l'école Benthami et vous entendez l'architecture de clôture de la lila: les esprits qui reviennent, la salle qui se stabilise, le maalem qui guide tout le monde vers le retour. C'est ce que ça sonne de fermer une porte avec une autorité complète.
"Khoti, kolshi Gnawa. El waled Gnawi, jdi Gnawi, jdati Gnawa... ma qrina, qrina ghir Tagnawit."
Maâlem Abdelkader Benthami
"Mes frères, tout est Gnawa. Mon père est Gnawi, mon grand-père est Gnawi, ma grand-mère est Gnawa. Nous n'avons rien étudié. Nous avons seulement étudié la Tagnawit."
Maâlem Abdelkader Benthami ne cherchait pas la reconnaissance. La reconnaissance le suivit parce que ce qu’il portait était trop important pour être ignoré. Il ne construisit aucune marque personnelle. Il n’émit aucun manifeste. Il tint simplement la tradition Casawi à deux mains pendant toute sa vie et refusa de laisser quiconque la réduire à quelque chose de plus petit que ce qu’elle était.
Ce qu’il laissa derrière lui n’est pas de la nostalgie. C’est une école vivante, portée par Abderrahim dans son guembri, par le souvenir de Said dans les lilas que Said est mort à servir, par les années fondatrices de Maâlem Paco avant les grandes scènes, et par chaque maalem qui apprit de cette famille que la tourka n’est pas un ensemble de règles. C’est le poids de tout ce qui est venu avant.