Plongez dans l'histoire ancienne de la musique Gnawa, depuis ses origines ouest-africaines jusqu'à son évolution en tant que tradition spirituelle la plus profonde du Maroc.
Dans les ruelles étroites d’Essaouira, alors que le vent atlantique porte les effluves de sel et de bois de santal, s’élève un son plus ancien que le Maroc lui-même. La basse profonde et pulsante du guembri. Le cliquetis métallique des castagnettes de fer. Des voix psalmodiant dans des langues que peu comprennent désormais, invoquant des esprits qui traversèrent le Sahara il y a des siècles, enchaînés.
Voici le Gnawa — non pas simplement de la musique, mais un testament vivant de l’une des plus grandes tragédies de l’histoire et l’un des actes les plus remarquables de survie spirituelle de l’humanité.
Que Signifie « Gnawa » ?
Le mot porte le poids de l’histoire. Gnawa (arabe : ڭناوة) dérive du terme berbère agnaw (singulier) ou ignawen (pluriel), signifiant simplement « personne noire » — une référence aux origines subsahariennes des fondateurs de cette tradition.
Mais l’étymologie ne raconte qu’une partie de l’histoire. Les Gnawa sont simultanément un groupe ethnique (descendants d’esclaves ouest-africains), une confrérie spirituelle (praticiens de rituels de guérison mêlant Islam et traditions africaines), une tradition musicale (maîtres des rythmes inducteurs de transe), et un patrimoine vivant (inscrit par l’UNESCO en 2019).
Se demander « Qu’est-ce que le Gnawa ? » revient à interroger l’esclavage et la survie, la foi et l’adaptation, la transformation de la souffrance en art sacré.
D’où Viennent les Gnawa ?
Les origines du Gnawa se situent à des milliers de kilomètres au sud — dans les empires de la région sahélienne d’Afrique de l’Ouest. Les ancêtres des Gnawa d’aujourd’hui furent capturés parmi les Bambara du bassin du Niger, les Songhaï de Tombouctou, les Haoussa du Nigeria, et les Peuls pasteurs nomades. Ce n’étaient pas des peuples primitifs mais des civilisations sophistiquées dotées de traditions musicales complexes et de pratiques spirituelles élaborées.
La traite transsaharienne s’intensifia à la fin du XVIe siècle lorsque le Sultan Ahmed Al-Mansour conquit des parties de l’Empire Songhaï, ramenant environ 12 000 Africains réduits en esclavage. Ils furent mis au travail dans les plantations de canne à sucre, les chantiers de construction et les unités militaires.
La seconde vague arriva sous le Sultan Moulay Ismaïl (1672-1727), qui créa les Abid Al-Bukhari — une immense armée de plus de 150 000 soldats noirs asservis. Lorsque son empire se fragmenta, ces communautés se dispersèrent à travers les villes marocaines, forgeant une nouvelle identité : Gnawa.
Leur connexion à Sidi Bilal — l’esclave éthiopien devenu le premier muezzin de l’Islam — leur conféra une légitimité spirituelle. En revendiquant Bilal comme ancêtre, les Gnawa affirment que leurs origines africaines les placent au cœur de l’Islam, non à ses marges.
Le Gnawa : Musique ou Religion ?
La question révèle un biais occidental — présumant que le spirituel et l’artistique peuvent être séparés. Pour les Gnawa, ce n’est pas possible. La musique est prière. Le rythme est rituel. La transe est communion.
La pratique Gnawa se situe à l’intersection de l’Islam (ils prient cinq fois par jour et jeûnent pendant le Ramadan), du Soufisme (utilisant la musique pour atteindre des états spirituels comme d’autres confréries marocaines), et de l’Animisme africain (croyance aux esprits pouvant habiter les humains, enracinée dans les traditions Bori haoussa).

Les Sept Couleurs : La Cosmologie Gnawa
Au cœur de la spiritualité Gnawa repose la croyance aux Mlouk — des esprits pouvant habiter les humains et devant être apaisés par le rituel. Ils sont organisés en sept familles, chacune avec sa propre couleur, son élément et son caractère.
Blanc
Saints et Lumière
Air • Pureté, bénédiction
Noir
Sidi Mimoun
Terre • Puissance, mystère
Bleu
Sidi Moussa
Eau • Moïse, la mer
Rouge
Sidi Hamou
Sang/Feu • Force, danger
Vert
Esprits Masculins
Nature • Guérison, fertilité
Jaune
Lalla Mira
Féminin • Joie, légèreté
Mixte
Esprits Divers
Combinés • Buts spécifiques
Durant la cérémonie de la lila, chaque famille d’esprits est invoquée par des chants et encens spécifiques. Ceux « possédés » par un esprit entrent en transe lorsque la musique de cet esprit résonne.
Les Gnawa ne considèrent pas la possession comme maléfique. Ils voient les Mlouk comme des forces avec lesquelles il faut s’harmoniser, non les exorciser. Le remède à la souffrance est l’accommodation — danser sur la musique de son esprit, porter sa couleur, lui faire des offrandes. L’objectif est la coexistence pacifique.
La Lila : Anatomie d’une Cérémonie
La Lila (« nuit ») constitue le rituel central — une cérémonie nocturne de musique, de transe et de guérison, du coucher au lever du soleil.
Phase Un : L’Aâda — Une procession de rue où les musiciens défilent dans les quartiers en jouant tambours et qraqeb, annonçant la cérémonie.
Phase Deux : Oulad Bambara — À l’intérieur de l’espace cérémoniel, le Maâlem joue des chants partiellement en Bambara et en langues africaines. Ce sont les plus anciens chants, préservant des mots que les interprètes eux-mêmes ne comprennent peut-être plus — évoquant la capture, l’exil et le voyage à travers le Sahara.
Phase Trois : Les Mlouk — Après minuit, la phase sacrée commence. La Moqaddema (guide spirituelle) prépare encens et tissus colorés. Chaque famille d’esprits est invoquée. Ceux appelés par un esprit sont drapés dans sa couleur, entrant progressivement dans une transe de plus en plus profonde jusqu’à l’achèvement de leur voyage.
Les Instruments de la Transe
Le Guembri (Sintir/Hajhouj) — L’âme de la musique Gnawa. Un luth basse à trois cordes taillé dans une seule pièce de bois et recouvert de peau de chameau. Apparenté au ngoni du Mali — preuve des origines africaines. Seul le Maâlem en joue ; la maîtrise exige des années d’apprentissage dès l’enfance.
Les Qraqeb — De grandes castagnettes de fer en forme de huit. Jouées en motifs imbriqués, elles créent le rythme métallique hypnotique qui induit la transe.
Le Tbel — De grands tambours utilisés lors de la procession extérieure, leurs rythmes grondants purifiant l’espace cérémoniel.

Des Marges à la Scène Mondiale
Pendant des siècles, les Gnawa occupèrent les échelons les plus bas de la société marocaine — descendants d’esclaves dont les pratiques étaient considérées avec suspicion comme trop africaines, trop animistes.
Tout changea dans les années 1970. Des groupes comme Nass El Ghiwane et Jil Jilala intégrèrent les instruments Gnawa dans un folk-rock révolutionnaire. Simultanément, Randy Weston, le pianiste de jazz afro-américain, découvrit le Gnawa et l’introduisit auprès du public mondial à travers ses collaborations avec le Maâlem Abdellah El Gourd.
En 1998, le Festival Gnaoua et Musiques du Monde fut lancé à Essaouira, devenant un pèlerinage annuel attirant des centaines de milliers de visiteurs. Des Maâlems traditionnels comme Mahmoud Guinea, Hamid El Kasri et Mustapha Bakbou collaborèrent avec des artistes de jazz, de rock et de musique électronique — prouvant que le Gnawa pouvait parler au monde sans perdre son essence spirituelle.
La Reconnaissance de l’UNESCO
Le 12 décembre 2019, l’UNESCO inscrivit le Gnawa sur la Liste représentative du Patrimoine culturel immatériel de l’humanité, le reconnaissant comme :
« Un ensemble de productions musicales, de spectacles, de pratiques fraternelles et de rituels thérapeutiques où le profane se mêle au sacré. »
Ce fut le huitième élément marocain à l’UNESCO. Pour la communauté Gnawa, cela représentait une validation après des siècles de marginalisation — la reconnaissance officielle que la musique des ancêtres esclaves était devenue l’exportation culturelle la plus célébrée du Maroc.
La Tradition Vivante
Aujourd’hui, le Gnawa existe sous de multiples formes : des Lilas traditionnelles continuent dans les maisons et zaouïas pour la guérison. Des performances de festival présentent la musique à des audiences mondiales. Des spectacles de rue à Marrakech offrent des aperçus accessibles aux touristes. Des communautés de la diaspora en France et en Belgique maintiennent la tradition à l’étranger.
La tension entre sacré et profane, traditionnel et innovant, anime les débats contemporains. Certains craignent que la commercialisation prive la musique de son pouvoir spirituel. D’autres soutiennent que l’évolution a toujours été centrale à la survie du Gnawa.
Ce qui demeure constant, c’est la musique : la pulsation profonde du guembri, le cliquetis de fer des qraqeb, des voix appelant à travers les siècles vers des ancêtres qui survécurent à l’insurvivable et créèrent la beauté à partir de la servitude.
Pourquoi le Gnawa Importe
Le Gnawa est plus que de la musique. C’est un document historique préservant la mémoire de l’esclavage transsaharien. Une technologie spirituelle offrant la guérison par la transe et la communauté. Un pont culturel reliant l’Afrique subsaharienne au Maghreb. Un témoignage de résilience — la preuve que l’esprit humain peut transformer la souffrance en transcendance.
Quand vous entendez le guembri s’élever d’une rue marocaine, vous entendez des Africains réduits en esclavage qui refusèrent de laisser mourir leurs esprits. Vous entendez des siècles de survie et de résistance créative. Vous entendez l’une des grandes traditions de l’humanité, toujours vivante, toujours guérissante, appelant toujours les esprits à travers les siècles.
Les Gnawa n’ont pas seulement survécu. Ils ont transformé les chaînes en musique, l’exil en prière, la souffrance en un don qui appartient désormais au monde.
« Le Gnawa n'est pas simplement de la musique. C'est le son des ancêtres parlant à travers nous, guérissant ce que l'histoire a tenté de briser. »

