L’Axe Impérial
Tandis que les écoles côtières d’Essaouira et de Tanger ont façonné leurs traditions Gnawa à travers le commerce maritime et le dialogue international, et que l’école méridionale de Marrakech a forgé son identité par les caravanes sahariennes et la puissance percussive, les Cités Impériales de Fès et Meknès ont produit quelque chose d’entièrement différent : le Gnawa savant — une musique raffinée par des siècles passés dans les palais, les zaouïas soufies et les riads aristocratiques.
Ici, le Guembri ne tonne pas — il chante. Le Maâlem n’est pas un derviche errant — c’est un médecin spirituel accueilli dans les demeures de l’élite urbaine. Et la cérémonie de Lila n’invoque pas seulement les esprits africains — elle dialogue avec les confréries Aissawa et Hamdouchia qui partagent chaque coin de rue. C’est le Gnawa aristocratique — la « transe savante ».
De l’Armée du Sultan aux Maîtres spirituels
Meknès — La Fondation militaire
La présence Gnawa à Meknès est indissociable du Sultan Moulay Ismaïl (r. 1672–1727) et de ses légendaires Abid al-Bukhari — une armée permanente de dizaines de milliers de soldats noirs cantonnés dans les kasbas impériales (Kasbat Hedrasch). Cette concentration de population transforma Meknès en le plus dense réservoir de mémoire culturelle africaine au Maroc.
Quand le rôle militaire des Abid al-Bukhari déclina, leurs structures organisationnelles (commandants, hiérarchie des casernes) se transformèrent en hiérarchies spirituelles (Moqaddems, Maâlems). Mais la mémoire militaire survécut dans la musique : les tambours Tbel tonnants, les lourds Qraqeb de fer, et la formation disciplinée des ensembles Gnawa de Meknès conservent l’écho de la cadence de marche d’une armée sultanienne. Ce « rythme martial » distingue le style Meknassi du calme océanique d’Essaouira.
Fès — L’Intégration aristocratique
À Fès, l’histoire Gnawa suit un chemin différent — non pas des soldats mais des serviteurs domestiques dans les grands riads et palais.
L’institution de la « Dada » : Les femmes Gnawa (Dadas) servaient de nourrices et de gardiennes spirituelles des foyers fassis. Elles apportèrent rituels, chants et pratiques de Bakhour au cœur des familles de l’élite — mais seulement après que ces traditions furent affinées pour convenir à l’environnement conservateur et savant de la capitale intellectuelle du Maroc.
Stratégie aristocratique : Pour survivre dans la ville des saints et des savants, les Gnawa ne pouvaient se présenter comme des sorciers. Ils se positionnèrent comme disciples de Sidna Bilal (le muezzin du Prophète), liant leurs pratiques à la louange du Prophète et des grands saints soufis (Moulay Abdelqader Jilani). Cette stratégie les intégra au tissu soufi de la ville — les transformant de guérisseurs marginalisés en ordre spirituel reconnu, servant toutes les classes sociales.
Le Son Impérial — Le Malhoun rencontre le Guembri
L’Influence du Malhoun
Fès est la capitale historique du Malhoun — une tradition de poésie vernaculaire chantée née parmi les corporations d’artisans. Comme de nombreux Gnawa fassis travaillaient comme artisans (forgerons, maçons) aux côtés des poètes du Malhoun, une profonde pollinisation croisée s’opéra :
Le chant narratif : Alors que les chants Gnawa du sud reposent sur des phrases courtes et répétitives — parfois en langues Bambara ou Haoussa — le Maâlem fassi interprète de longs textes narratifs en arabe marocain clair et élevé, structurés comme des qasidas (poèmes) du Malhoun. Les récits content la vie des saints, le parcours des ancêtres réduits en esclavage, et les hiérarchies spirituelles des Mlouk — le tout avec un souci littéraire.
Le Guembri « qui chante » : Techniquement, le maître fassi joue le Guembri comme un oud ou un violon — avec des cordes tendues produisant des notes claires et précises, et des ornementations élaborées (tazwiq) qui suivent la ligne vocale. L’approche porte le nom de « dhawwaq » — « le dégustateur », un maître qui savoure chaque note.
L’Architecture acoustique
Les cours fermées des riads fassis (avec leurs zellige et plafonds en cèdre sculpté) créent une acoustique naturelle favorisant la subtilité plutôt que le volume. Le style Impérial évolua comme musique de chambre — plus douce, plus détaillée, plus intime.
| Impérial (Fès/Meknès) | Méridional (Marrakech) | Côtier (Essaouira) | |
|---|---|---|---|
| Technique Guembri | Mélodique, ornementée, suit la voix (influence Malhoun) | Slapping lourd sur la peau, basses puissantes | Frailing au pouce, staccato |
| Style vocal | Arabe clair, poèmes narratifs, biographies de saints | Phrases courtes répétitives, langues africaines | Équilibré, chants océaniques |
| Qraqeb | Précises, toucher léger, rythmes complexes d’influence Aissawa | Lourdes, bruyantes, transe directe | Moyennes, motifs en vagues |
| Connexions soufies | Intégration avec Aissawa & Hamdouchia | Zaouïas locales (Sidi Bel Abbes) | Tradition indépendante |

Le Carrefour soufi — Aissawa, Hamdouchia & Gnawa
La Connexion Aissawa
Meknès est la capitale spirituelle de l’ordre Aissawa (fondé par Cheikh Al-Kamil Mohamed Ben Aissa). La proximité géographique et sociale entre familles Gnawa et Aissawa dans la vieille médina créa une fusion rythmique unique :
- Polyrythmes : Les mesures complexes en 5/8 et 7/8 des cérémonies Aissawa furent absorbées dans les patterns locaux de Qraqeb Gnawa — créant des textures rythmiques entrecroisées inconnues dans le sud.
- Le Musicien double : À Meknès, il est courant que des musiciens jouent avec les deux confréries. Ce « bilinguisme professionnel » permit à la Ghaïta (hautbois) d’accompagner les tambours Gnawa lors du Ftouh, et aux textes de louange Aissawa d’être chantés sur les lignes de basse du Guembri.
- Hadra partagée : Les deux traditions pratiquent la Hadra (présence/transe), et à Meknès les techniques se brouillent — les rythmes extatiques de respiration Aissawa apparaissent dans les cérémonies Gnawa, et les mélodies d’invocation Gnawa glissent dans les rituels Aissawa.
La Hamdouchia — Le Domaine de Lalla Aïcha
L’ordre Hamdouchia (fondé par Sidi Ali Ben Hamdouch) se spécialise dans la guérison de la possession spirituelle — particulièrement les cas impliquant Lalla Aïcha (Aïcha Qandisha), le plus redoutable des Mlouk. Quand le Maâlem Gnawa atteint la couleur noire (le royaume de Lalla Aïcha), il joue des mélodies directement issues de la musique Hamdouchia — utilisant leurs gammes comme « clés » pour invoquer cet esprit puissant.
Cela crée un système de guérison à trois niveaux : si le rituel Gnawa standard ne résout pas la condition du patient, le Maâlem peut escalader vers l’intensité d’inspiration Hamdouchia — mêlant les traditions dans ce que les chercheurs appellent la « psychiatrie traditionnelle ».
Sidi Ali Ben Hamdouch — La Grotte des Ombres
Le moussem annuel (pèlerinage) de Sidi Ali Ben Hamdouch (près de Meknès, dans les montagnes du Zerhoun) est l’événement le plus dramatique de la culture spirituelle marocaine — un laboratoire vivant où Gnawa, Hamdouchia, Aissawa et Jilala convergent.
Les Deux Mondes
Le sanctuaire se divise en :
- Le Monde supérieur (le tombeau du saint au sommet) — représentant la religion orthodoxe, le dahir (loi extérieure) et l’autorité patriarcale.
- Le Monde inférieur (Al-Hafra — la grotte et la source en contrebas) — le domaine de Lalla Aïcha, représentant le batin (mystères intérieurs), la puissance féminine et la communion directe avec les esprits.
La Descente Gnawa
Dans la grotte inférieure, les maîtres Gnawa mènent les rituels les plus intenses :
La Dakhla (procession) descend en portant des taureaux noirs pour le sacrifice, de géants encensoirs de Bakhour exhalant du Jawi noir, et des étendards aux couleurs des Mlouk. Les tambours Tbel tonnent au volume maximal. À l’intérieur de la grotte, entouré de bougies noires et rouges vacillantes, le Maâlem joue des rythmes de transe accélérés pour invoquer Lalla Aïcha.
Les personnes en proie à la possession entrent dans des états violents de Jedba (transe). Le sang sacrificiel est considéré essentiel pour satisfaire les esprits et briser la sorcellerie. Cette pratique — loin de la superstition — fonctionne comme une catharsis thérapeutique collective, offrant une libération psychologique aux communautés marginalisées.

L’Avant-poste saharien — Khmilia
Si Fès et Meknès représentent l’extrémité urbaine et raffinée de cette école, le village de Khmilia (près de Merzouga, aux portes du Sahara) préserve la forme la plus ancienne de musique Gnawa — la plus proche des racines sub-sahariennes.
La famille Oujaa (Mohamed et Zaid) maintient un style dépouillé d’influences urbaines : rythmes lourds, chants profonds et répétitifs dans un dialecte d’influence africaine, et techniques de transe antérieures au raffinement des écoles citadines. Leur ensemble « Hamayem Erimal » (Pigeons du Sable) offre aux visiteurs une expérience Gnawa brute et primordiale — la musique telle qu’elle a pu sonner quand les premières communautés réduites en esclavage arrivèrent de Tombouctou et des terres Haoussa.
Le Vêtement Impérial — La Splendeur comme Affirmation
Le Maâlem fassi s’habille avec une opulence exceptionnelle — rivalisant avec l’attirail des musiciens de cour :
- Robes de velours et de soie (moubra) brodées de fils d’or et d’argent (serma) — rappelant la technique du kaftan fassi.
- Cauris (wada’) disposés en motifs géométriques précis — non pas éparpillés au hasard mais organisés en configurations sacrées qui encodent un sens spirituel.
- La Chachia est plus lourde, plus ornée et plus architecturalement structurée que dans toute autre école.
Lors de la Lila, les changements de costume suivent les sept couleurs des Mlouk avec une discipline rituelle stricte — blanc, noir, bleu, rouge, vert, jaune, violet — chacune représentant une station spirituelle. Cela ajoute une dimension théâtrale et sacrée qui transforme la Lila en quelque chose approchant l’opéra sacré.
