Le Salon Culturel
Tanger siège à la pointe de l’Afrique, gardant le détroit étroit où l’Atlantique rencontre la Méditerranée, où l’Afrique fait face à l’Europe à seulement 14 kilomètres. Cette géographie de carrefour — ce que l’écrivain Beat William Burroughs appelait l’« Interzone » — n’a pas seulement façonné le climat et le commerce de la ville. Elle a créé la branche la plus raffinée, cosmopolite et connectée internationalement de la tradition Gnawa.
Là où Marrakech tonne de force percussive et Essaouira coule de mélodie océanique, le style Shamali (du Nord) de Tanger est tout autre chose : élégant, délibéré et profondément mélodique — une musique façonnée par des siècles de coexistence avec les traditions de la cour andalouse, puis électrifiée par sa rencontre avec le jazz américain. C’est l’école qui a produit un album nommé aux Grammy, qui a accueilli le premier festival de jazz africain, et qui a bâti la première institution dédiée à la préservation du patrimoine Gnawa : Dar Gnawa.
Le Style Shamali — Une Âme andalouse dans une Peau africaine
Le style du Nord ne pouvait naître nulle part ailleurs. Tanger et Tétouan étaient des villes aristocratiques qui accueillirent les réfugiés andalous (Morisques) après la chute de Grenade (1492), créant un environnement musical saturé par l’art raffiné de l’Al-Ala (musique classique andalouse) — une tradition de longues lignes mélodiques, d’ornementations complexes et de rythmes contemplatifs. Des maîtres comme Maâlem Alouane codifièrent la technique Shamali et la transmirent à la génération suivante — notamment à son élève Hamid El Kasri, aujourd’hui le performeur Gnawa le plus reconnu internationalement.
Le Guembri : Là où le Maâlem marrakchi frappe la peau et celui d’Essaouira utilise le frailing au pouce, le maître du Nord traite le Guembri davantage comme un oud ou un violoncelle. La technique met l’accent sur le strumming — permettant à chaque note de résonner plutôt que de se couper net. Les phrases mélodiques sont plus longues, plus complexes et plus ornementées que dans toute autre école. Cette qualité rend le Guembri Shamali uniquement compatible avec le jazz — les pianistes y trouvent des espaces mélodiques qui n’existent pas dans les écoles percussives du sud.
Les Qraqeb : Plus disciplinées et plus lentes que dans le sud. Au lieu de submerger le son, les castagnettes de fer créent une pulsation mesurée et hypnotique qui sert la mélodie plutôt que de la dominer.
Construction de la transe : Tandis que l’approche marrakchie propulse les participants dans la Jedba (transe) par une escalade rapide, la méthode Shamali est graduelle et méditative — une montée lente qui fait écho à la patience des ordres soufis locaux (Wazzaniyya, Darqawiyya).
| Shamali (Tanger) | Marsaoui (Essaouira) | Marrakchi | |
|---|---|---|---|
| Focus musical | Mélodique, calme, influence andalouse | Équilibre mélodie/rythme, fluide | Percussif, brut, direct |
| Technique Guembri | Phrases longues, ornementation, résonance | Frailing au pouce, staccato | Slapping lourd sur la peau |
| Qraqeb | Disciplinées, lentes, mesurées | Vitesse moyenne, comme des vagues | Rapides, tranchantes |
| Approche transe | Crescendo graduel et méditatif | Répétition hypnotique | Escalade percussive rapide |

Jazz & Gnawa — Le Dialogue atlantique
L’Interzone
Durant l’ère de Zone Internationale de Tanger (1923–1956), la ville devint un port franc culturel : artistes, écrivains, espions et musiciens de tous les continents convergeaient dans ses cafés et sa médina. Paul Bowles s’y installa un demi-siècle, réalisant des enregistrements de terrain de la musique marocaine. Brion Gysin ouvrit le fameux restaurant des 1001 Nuits avec les Maîtres Musiciens de Jajouka. Et dans ce milieu extraordinaire arrivèrent des musiciens de jazz américains — en quête des racines africaines de leur propre art.
Randy Weston — Le Retour en Afrique
En 1967, le pianiste de jazz américain Randy Weston arriva lors d’une tournée du Département d’État — et ne repartit véritablement jamais. Il fonda le club « African Rhythms » à Tanger, porté par la conviction que le jazz et le blues étaient des extensions de la musique africaine transportées outre-Atlantique par les peuples réduits en esclavage. Dans le Gnawa, il trouva le chaînon manquant : les mêmes gammes pentatoniques, les mêmes polyrythmes, la même fonction spirituelle de la musique comme guérison et possession.
Sa collaboration avec le Maâlem Abdellah El Gourd ne fut pas une fusion superficielle — ce fut un dialogue profond. Weston adapta sa main gauche pour imiter les lignes de basse du Guembri tandis que sa main droite tissait des mélodies jazz à travers la pulsation de fer des Qraqeb. Ensemble, ils prouvèrent que la musique ouest-africaine et la musique afro-américaine étaient deux branches du même arbre.
L’Album nommé aux Grammy
Ce partenariat culmina avec « The Splendid Master Gnawa Musicians of Morocco » (1992, sorti en 1994 chez Verve Records) — réunissant Abdellah El Gourd aux côtés de Mahmoud Guinea et Ahmed Boussou. L’album reçut une nomination aux Grammy Award pour le Meilleur Album de Musique du Monde en 1996 — un moment historique qui plaça le Gnawa et l’École du Nord sur la scène mondiale.
Tanjazz & Journée Internationale du Jazz
L’héritage perdure à travers le Tanjazz (Festival de Jazz de Tanger), qui programme régulièrement des collaborations Gnawa-jazz. En 2024, Tanger fut choisie pour accueillir la Journée Internationale du Jazz — où le Maâlem Abdellah El Gourd et l’ensemble de Dar Gnawa se produisirent avec des maîtres du jazz contemporain, confirmant le rôle durable de la ville comme capitale mondiale de ce dialogue spirituel-musical.
Dar Gnawa — La Première Institution
Maâlem Abdellah El Gourd
Né en 1947 dans la Kasbah de Tanger, Abdellah « Boulkhir » El Gourd grandit immergé dans les traditions Gnawa. Ce qui le distinguait fut sa carrière parallèle : il travailla comme ingénieur du son à la station de diffusion de Voice of America à Tanger. Cela lui donna un anglais courant, une expertise technique d’enregistrement et la capacité de traduire la philosophie Gnawa pour les publics occidentaux — faisant de lui le premier véritable « intellectuel organique » de la tradition Gnawa.
L’Institution
En 1980, El Gourd fonda Dar Gnawa dans une maison du XIXe siècle (vers 1850) dans la Kasbah — le premier centre culturel et association enregistrée dédié au Gnawa au Maroc :
- Académie : Enseignant à la jeunesse non seulement le jeu du Guembri, mais aussi la fabrication d’instruments (Guembri, Qraqeb, Tbel) et la compréhension de la hiérarchie rituelle des Mlouk.
- Archive : Préservant enregistrements, photographies et instruments historiques — un musée vivant de la mémoire Gnawa tangéroise.
- Hub international : Accueillant des sessions d’improvisation avec des légendes du jazz comme Archie Shepp, le groupe allemand Dissidenten et d’innombrables musiciens visiteurs.

La Géographie Sacrée
Sidi Bouarakia — Gardien de la Ville
Le saint patron de Tanger, Sidi Bouarakia (Mohamed El Haj El Baqali, m. 1718), occupe une place spéciale dans le calendrier Gnawa. Lors de son moussem annuel, la confrérie organise une spectaculaire procession de Hadiya (offrandes) :
Le cortège part du Grand Socco ou de la Kasbah, serpentant à travers les ruelles de la médina vers le sanctuaire. Les musiciens portent des djellabas de laine et des bannières brodées (rayat) aux couleurs des Mlouk — rouge, vert, noir. Les tambours Tbel tonnent avec un rythme majestueux et lourd. Le cortège transporte un taureau noir en sacrifice et des offrandes symboliques (bougies géantes, lait, dattes, sucre) — un renouvellement du pacte spirituel entre la confrérie Gnawa et le saint gardien de la ville.
Grottes d’Hercule — Porte vers les Esprits marins
Les légendaires Grottes d’Hercule sur la côte atlantique revêtent une signification profonde au-delà de leur attrait touristique. Pour les praticiens Gnawa, elles sont un portail vers les Mlouk marins — en particulier Sidi Moussa (seigneur des mers, l’esprit bleu) et Lalla Mimouna.
Les grottes et la plage d’Achakar sont des sites de bain rituel marin — immersion dans les eaux de l’Atlantique là où deux océans se rencontrent, crues capables de briser la sorcellerie et d’expulser les esprits négatifs. Pendant Sha’ban, des cérémonies de Lila miniatures peuvent se tenir dans les grottes, enveloppées de fumée de Bakhour et du rugissement de l’océan — une fusion saisissante de mythologie grecque et de pratique spirituelle africaine.

Le Vêtement du Nord — L’Élégance comme Identité
Le Maâlem tangérois s’habille différemment de son homologue du sud — et ce n’est pas seulement de la mode, c’est une philosophie.
Là où les Gnawa du sud portent des costumes de satin aux couleurs vives et des Chachias lourdes de cauris et de miroirs (affirmant hardiment leurs origines africaines), le maître du Nord favorise le Tarboush rouge (fez), les calottes brodées de fils d’or et les djellabas de laine lourde aux couleurs sobres — crème, brun foncé, anthracite. Ce vêtement reflète les musiciens de la cour andalouse et l’esthétique du Makhzen (royale).
Le message : le Gnawa tangérois se présente comme un « artiste savant » — non un derviche errant mais un musicien sophistiqué digne de siéger aux côtés des orchestres de musique andalouse classique. L’élégance comme stratégie culturelle, le raffinement comme survie.