Dans les ruelles anciennes de la Kasbah de Tanger, là où les vents atlantiques se heurtent aux vagues méditerranéennes, se tient un homme dont les traits ont été sculptés par le temps et le sel. Il tient son guembri comme un ingénieur tient des instruments de précision. Maâlem Abdellah Boulkhair El Gourd est l’ingénieur électricien qui découvrit que la vraie lumière ne coule pas à travers les fils de cuivre, mais à travers les cordes de chanvre et les âmes humaines.
Né en 1947, il devint non seulement un musicien mais un guérisseur — un pont vivant connectant le soufisme profond du Gnawa à la liberté du jazz américain. Son partenariat légendaire avec Randy Weston changea à jamais le visage de la world music.

Une Enfance à Jnan Kaptan
Abdellah naquit au cœur du vieux Tanger, dans le quartier de Jnan Kaptan. Il n’eut pas besoin de chercher le Gnawa — le Gnawa était l’air qu’il respirait. Il grandit dans un vrai foyer Gnawa, où la musique n’était pas jouée pour le divertissement mais pratiquée comme rituel quotidien de vie et de mort, de joie et de guérison.
Dès l’enfance, il s’asseyait en présence des maîtres anciens, regardant comment une petite pièce se transformait en un vaste univers dès que les qraqeb commençaient à tournoyer. C’est là qu’il apprit la première et plus importante leçon : « Le Gnawa n’est pas spectacle. Le Gnawa est foi. »

L’Ingénieur Mystique
Tout en étudiant l’ingénierie électrique, Abdellah étudiait simultanément l’ingénierie des âmes. Cette double formation lui donna un avantage unique : un esprit organisé qui comprend la structure, et un esprit vagabond qui comprend le métaphysique.
Il ne voyait aucune contradiction entre science et soufisme. Les deux, croyait-il, cherchent la vérité cachée.
1967 : Quand le Jazz Rencontra le Gnawa
Le moment qui divisa la vie d’El Gourd en « avant » et « après » survint en 1967. Dans un café de Tanger, il rencontra un géant du jazz américain nommé Randy Weston. Ce ne fut pas une rencontre passagère — ce fut une collision cosmique.
Randy vit en Abdellah « la source » qu’il avait cherchée. Abdellah vit en Randy « la branche » retournant à ses racines. Le maître Gnawa comprit que sa mission n’était pas seulement de préserver l’héritage de Tanger, mais de le transmettre au monde — de guérir la mémoire coupée entre les Africains et les Afro-Américains.

À cette époque, le Gnawa était considéré comme un folklore marginal. Mais Abdellah insista qu’il s’agissait d’une musique sacrée méritant d’être étudiée dans les universités et jouée dans les opéras.
Le Son de Tanger : Vagues Circulaires
Le style d’Abdellah El Gourd diffère de celui d’Essaouira ou Marrakech. C’est une approche « nordique » (Tanjaoui) — précise et rigoureuse, tout en portant la flexibilité de la mer. Son rythme est circulaire et lourd, tournant autour de l’auditeur pour créer un halo de protection.
Le Générateur
Il utilise le guembri non seulement comme rythme, mais comme générateur d'énergie — sa formation en électricité transparaît — accordant les fréquences de l'espace lui-même.
La Précision
Le style nordique exige l'exactitude. Chaque note placée avec certitude mathématique, tout en coulant avec la grâce océanique.
La Sagesse
Sa voix n'est pas tonitruante mais sage — racontant des histoires plutôt que de les crier, guidant plutôt que de commander.
Quand il monte sur scène, il ne se transforme pas en showman. Même dans les festivals de jazz internationaux, il maintient la structure de la lila : l’ouverture, le réchauffement, puis l’ascension graduelle vers la jedba. Il joue pour guérir, que le public soit assis dans une zaouïa de Tanger ou dans une salle de concert parisienne.

Ambassadeur de l’Esprit Africain
Son voyage mondial commença tôt. En 1972, il participa avec Randy Weston au premier Festival de Jazz de Tanger — un moment historique documentant le mariage officiel entre jazz et Gnawa. De là, ses voyages s’étendirent : Europe, Amérique, Canada.
Il ne voyagea jamais en touriste, mais en ambassadeur culturel. En 1996, leur album collaboratif « The Splendid Master Gnawa Musicians of Morocco » reçut une nomination pour le Meilleur Album de World Music — reconnaissance que son travail n’était pas du folklore, mais du grand art.
Dar Gnawa : Le Musée Vivant
En 1980, Abdellah réalisa son plus grand rêve : fonder « Dar Gnawa » à Tanger. Il ne voulait pas une école formelle, mais un centre culturel, musée et sanctuaire. Aujourd’hui, il reste l’un des rares endroits au monde où chercheurs et musiciens peuvent trouver un savoir Gnawa authentique, loin de la consommation touristique.

Ingénieur des Ponts Humains
La philosophie de fusion d’El Gourd est simple et profonde : « Nous ne mélangeons pas la musique. Nous unissons les âmes. »
Avec Randy Weston — Un partenariat s’étendant sur 50 ans. Ensemble ils produisirent des chefs-d’œuvre comme « Spirit! The Power of Music. » Randy jouait du piano comme si c’était un guembri ; Abdellah jouait du guembri comme si c’était un piano.
Avec Archie Shepp — La collaboration avec le géant du saxophone prouva que le cri du free jazz pouvait être embrassé par le calme du Gnawa.
Avec Akosh S — Des expérimentations avant-gardistes démontrèrent la capacité d’El Gourd à s’adapter aux formes musicales les plus complexes.
Il refuse la fusion qui touche à l’essence. Il dit toujours : « On peut changer les habits, mais on ne peut pas changer le corps. » Le jazz, pour lui, n’est pas un intrus — c’est un fils prodigue retournant dans les bras de sa mère africaine.
Le Maître qui Enseigne la Vie
À Dar Gnawa, Abdellah n’enseigne pas seulement aux élèves à jouer. Il leur enseigne l’éthique du Gnawa : l’humilité, la patience et le service aux autres. Il craint profondément la « touristification » du Gnawa et sa transformation en marchandise, c’est pourquoi il insiste sur un enseignement traditionnel strict.
Son véritable héritage n’est pas seulement dans les albums, mais dans les jeunes générations qui ont été formées dans sa maison et portent maintenant le flambeau à Tanger et au-delà. Sa participation au International Jazz Day 2024 était un message de continuité : le maître est toujours là, donnant encore.

Écoute Essentielle
Chalabati
Avec Randy Weston
Un dialogue saisissant entre le piano de Weston et le guembri d'El Gourd. Pas seulement de la musique — une conversation entre continents.
Lalla Mira
Enregistrement Rituel
Vivez le pouvoir de guérison. Abdellah dans son rôle de maître de la lila. Rythme montant lentement, vous emmenant dans un voyage intérieur.
Blue Moses
Version Jazz-Gnawa
La célèbre chanson de Randy Weston réimaginée par El Gourd — un hymne mondial unissant l'harmonie jazz au rythme du désert.
« La musique Gnawa est une force de guérison qui unit le corps et l'âme, nous connectant à nos ancêtres africains. »
— Maâlem Abdellah El Gourd
Pour l’ingénieur Abdellah, la musique n’est pas faite pour danser. C’est de la maintenance — un entretien nécessaire pour l’âme humaine, rechargeant son énergie et la reconnectant à sa source originelle.
Ses mots sont peu nombreux mais précis comme des équations mathématiques. À Dar Gnawa, entouré d’instruments et d’encens, il continue de câbler les âmes anciennes aux cœurs modernes — prouvant que le courant le plus vrai ne coule pas à travers le cuivre, mais à travers les cordes d’un guembri tenu par des mains stables qui n’ont jamais cessé de guérir.