Il existe des voix qui portent le poids des siècles. Des voix qui ne chantent pas simplement mais invoquent — appelant les ancêtres, les esprits et les chambres les plus profondes de l’âme. Dans le monde du Gnawa, peu de voix résonnent avec une telle puissance que celle de Maâlem Hamid El Kasri. Il n’est pas simplement un musicien ; il est un gardien de la flamme, un pont entre les mondes, et un témoignage vivant d’une tradition qui refuse de se taire.

La Maison où les Esprits se Rassemblaient
L’histoire commence à Ksar El Kebir, une ville nichée entre Tanger et Rabat, où les échos de l’Afrique subsaharienne murmurent encore dans les ruelles étroites. Né en 1961 dans une famille où le Gnawa n’était pas une profession mais un mode d’être, le jeune Hamid se trouva attiré par des sons qui semblaient plus anciens que la mémoire elle-même.
Sa grand-mère accueillait des layali — ces cérémonies nocturnes sacrées où les frontières entre le visible et l’invisible s’amenuisent. L’air de sa maison s’épaississait d’encens, et les rythmes des qraqeb pulsaient comme un second battement de cœur. Mais c’est son mari, un homme âgé d’origine soudanaise qui avait autrefois été réduit en esclavage, qui allait planter la graine la plus profonde dans le cœur du garçon. Cet homme, dont l’histoire n’a pas préservé le nom mais dont l’influence s’avéra immortelle, initia Hamid au guembri — cet instrument à trois cordes dont les notes graves peuvent ouvrir les portes entre les royaumes.

La Résistance d’un Père, l’Appel d’un Fils
Tous dans la vie de Hamid n’accueillirent pas favorablement sa voie. Son père, comme beaucoup de sa génération, voyait le Gnawa comme quelque chose à laisser derrière — une relique de la marginalisation, de la longue ombre de l’esclavage. Il voulait plus pour son fils. L’éducation. La respectabilité. Une vie soulagée du poids des esprits ancestraux.
Le conflit s’intensifia au point que Hamid fut envoyé vivre chez son oncle à Rabat, loin des layali et du guembri. Mais le destin, ou peut-être les esprits eux-mêmes, avait d’autres projets. Un jour, envoyé au souk pour acheter des tissus pour la boutique de son oncle, le garçon de sept ans entendit quelque chose qui l’arrêta net : le cliquetis hypnotique des qraqeb, la pulsation profonde d’un guembri, des voix s’élevant en appel et réponse.
Il suivit le son. Les heures passèrent. Son oncle devint fou d’inquiétude, cherchant dans la médina un enfant perdu. Mais Hamid n’était pas perdu — il avait été trouvé. Par la musique. Par son destin.

Le Pèlerinage de l’Apprentissage
S’ensuivit un voyage qui l’emmènerait à travers le paysage Gnawa diversifié du Maroc. Reconnaissant que l’appel était trop fort pour résister, son oncle céda et l’envoya étudier à Tétouan, considérée à l’époque comme une véritable école de la tradition Gnawa.
Là, à l’âge tendre de sept ans, Hamid commença son initiation formelle sous Maâlem Abdelouahed Stitou, fondateur de la légendaire école Tanguba. Il étudia également avec Maâlem Alouane, absorbant les saveurs distinctes de la tradition Gnawa du nord. Mais Hamid ne se contenta pas de maîtriser une seule école. Il voyagea — à Tanger, à Marrakech, à Essaouira — s’abreuvant à chaque source de connaissance qu’il pouvait trouver.
Cet apprentissage itinérant lui conféra quelque chose de rare : la capacité de fusionner les rythmes Gnawa du nord du Maroc avec ceux du sud, créant une synthèse jamais entendue auparavant. Là où d’autres se spécialisaient, Hamid unifia.

La Nuit de la Reconnaissance
Dans la tradition Gnawa, on ne se déclare pas simplement Maâlem. Le titre doit être gagné, attesté et béni par ceux qui sont venus avant. Pour Hamid, ce moment arriva à Larache, où il organisa un rassemblement privé et invita les plus grands maîtres de son époque.
Ils vinrent pour le tester, l’écouter, le juger. À travers les longues heures de la nuit, Hamid joua et chanta, démontrant sa maîtrise du répertoire, sa compréhension des esprits, sa capacité à naviguer les eaux périlleuses entre le sacré et le profane. Lorsque l’aube se leva, les maîtres donnèrent leur bénédiction. Le garçon qui s’était autrefois égaré dans les souks de Rabat était désormais Maâlem Hamid El Kasri.

Une Voix Comme Nulle Autre
Ceux qui ont entendu Hamid El Kasri se produire parlent de sa voix comme de quelque chose de presque géologique — profonde, résonante, émergeant d’un lieu souterrain où coulent encore des rivières anciennes. C’est une voix qui semble avoir absorbé toute la souffrance et le triomphe du peuple Gnawa, comprimés en son.
La Voix
Profonde, résonante, géologique — émergeant de lieux souterrains où coulent encore des rivières anciennes.
La Pesanteur
Chaque note tombe comme une pierre jetée dans une eau immobile, ses ondulations se propageant vers la transe.
La Synthèse
Fusionnant le Gnawa du nord et du sud marocain en une unité jamais entendue auparavant.
Son approche du guembri est tout aussi distinctive. Là où certains maîtres privilégient la vitesse et la virtuosité, Hamid joue avec une pesanteur délibérée. Il ne presse pas les esprits ; il les invite.

Là où les Mondes se Rencontrent
Le Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira est la seconde maison de Hamid depuis des décennies. Il n’en est pas simplement un interprète régulier mais un pilier de l’institution, revenant année après année pour démontrer que tradition et innovation ne doivent pas être ennemies.
Sa performance de 2004 avec le légendaire Joe Zawinul devint légendaire au festival — deux maîtres de mondes différents trouvant un terrain commun dans le langage universel du rythme et de l’improvisation. Depuis, il a collaboré avec Karim Ziad, Hamayun Khan, Shahin Shahida, et en 2018, offrit un stupéfiant concert d’ouverture aux côtés du groupe brooklynien Snarky Puppy qui prouva que le Gnawa pouvait côtoyer le jazz fusion le plus sophistiqué.

Sa collaboration avec Jacob Collier l’emmena aux BBC Proms, présentant le Gnawa à des audiences qui n’avaient jamais entendu un guembri de leur vie. Pourtant, à travers toutes ces aventures, Hamid n’a jamais abandonné la source. Il reste Vice-Président de l’Association Yerma Gnaoua, œuvrant à préserver et transmettre la tradition dont il a hérité.
La Question de la Fusion
Lorsqu’on l’interroge sur le mélange du Gnawa avec d’autres genres, la réponse de Hamid révèle une philosophie nuancée. Il ne rejette pas la fusion — sa carrière en est la preuve — mais il insiste sur une distinction cruciale : il y a une différence entre enrichir la tradition et la diluer.
Pour Hamid, le cœur sacré doit rester intact. Les rythmes qui invoquent les mlouk, les esprits, ne peuvent être arbitrairement altérés pour un attrait commercial. L’innovation doit naître d’une compréhension profonde, non d’un emprunt superficiel. Lorsqu’il joue avec des musiciens occidentaux, il apporte tout le poids de la tradition à la rencontre ; il ne simplifie ni n’abrège.

Transmettre la Flamme
Aujourd’hui dans la soixantaine, Maâlem Hamid El Kasri porte un poids qui va au-delà de la performance. Il est profondément conscient qu’il représente l’une des dernières générations à avoir appris directement de maîtres qui eux-mêmes ont appris des enfants des esclaves. La chaîne est fragile, et chaque maillon compte.
Il parle souvent de ses craintes pour l’avenir du Gnawa — non pas que la musique disparaisse, mais qu’elle soit vidée de sa substance, réduite à un divertissement exotique dépouillé de sa substance spirituelle. Les layali, ces cérémonies nocturnes de guérison et de communion, se font plus rares. Les jeunes veulent la scène, pas le sanctuaire.
Pourtant, Hamid reste engagé dans l’enseignement, transmettant non seulement les notes et les rythmes mais la compréhension de leur importance.

Le Son de la Mémoire
En 2025, Hamid El Kasri fut nommé finaliste pour les Prix de Musique Aga Khan, reconnaissance d’une vie passée au service d’une forme d’art que beaucoup avaient autrefois qualifiée de primitive ou marginale. Il remplit des stades à travers l’Afrique et l’Europe, ses choristes portant toujours les robes de soie ornées et les fez à pompons que les musiciens Gnawa portent depuis des siècles.
Mais peut-être la mesure la plus vraie de son accomplissement ne réside-t-elle pas dans les prix ou les audiences mais dans le simple fait que lorsque Hamid El Kasri joue, il crée un portail. À travers sa voix et son guembri, les auditeurs peuvent toucher quelque chose qui s’étend jusqu’aux routes esclavagistes médiévales, aux villages soudanais, au premier moment où la souffrance trouva sa voix dans le rythme et la mélodie.
Il est une machine à remonter le temps sous forme humaine, un homme dont l’art nous permet de vivre véritablement une expérience Gnawa.

Écoute Essentielle
Al Jadba
2009 • Traditionnel
Son album le plus célèbre. Le Gnawa comme rituel, conçu pour induire l'état de transe qui donne son nom à l'album.
Bouhala Gnawa
2003 • Puissance Brute
Capture Hamid au sommet de ses pouvoirs, avec une rugosité que les productions ultérieures lissent parfois.
Djesse Vol. 1
2018 • Avec Jacob Collier
Le Gnawa en dialogue avec la musique mondiale contemporaine tout en conservant son caractère essentiel.
« Le Gnawa n'est pas une musique que l'on joue. C'est une musique qui vous joue. »
— Maâlem Hamid El Kasri