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Mustapha Bakbou - Maître musicien Gnawa de Marrakech
Maâlem

Mustapha Bakbou

Marrakech, Maroc Style Traditional

Au cœur de l’ancienne médina de Marrakech, entre les murs parfumés d’encens d’une zaouia soufie, un garçon apprit que la musique pouvait guérir ce que la médecine ne pouvait toucher. Maâlem Mustapha Bakbou (1953-2025) ne naquit pas simplement dans le Gnawa — il fut élevé au sein de ses espaces les plus sacrés, héritant a la fois du métier et de la responsabilité spirituelle de son père avant lui.

Il devint le maitre qui prouva que tradition et innovation ne sont pas ennemies mais partenaires de danse. Des rituels nocturnes de Marrakech aux salles de concert de New York, de la révolution folk de Jil Jilala aux collaborations avec Marcus Miller et Pat Metheny, Bakbou porta le Gnawa dans le monde sans jamais perdre son ame.

Portrait de Mustapha Bakbou


Né dans la Zaouïa

Certains musiciens découvrent le Gnawa. Mustapha Bakbou naquit enveloppé dedans. Son père, Maâlem El-Ayachi Bakbou, était un maitre révéré qui dirigeait l’une des plus importantes zaouias Gnawa de Marrakech — ces confréries spirituelles ou les cérémonies de lila sont conduites depuis des siècles.

Des ses premiers souvenirs, le jeune Mustapha était entouré par le cliquetis tonnant des qraqeb, la pulsation profonde du guembri, les épais nuages d’encens, et les mouvements extatiques de danseurs possédés par les esprits. Ce n’était pas du spectacle. C’était de la guérison. C’était la priere faite rythme.

Son pere commenca a lui enseigner la tagnawit — le savoir sacré — avant qu’il ne sache lire. Alors que d’autres enfants apprenaient l’arithmétique, Mustapha apprenait les noms des mlouk, les couleurs des esprits, les rythmes qui pouvaient les appeler et ceux qui pouvaient les renvoyer.

Portrait de Mustapha Bakbou


La Révolution Folk

Les années 1970 ébranlèrent les fondations musicales du Maroc. Une génération de jeunes artistes, inspirée par les mouvements folk mondiaux, commença à exhumer leur propre patrimoine — non pas comme pièces de musée mais comme art vivant et respirant. Le mouvement avait besoin de voix authentiques, et il en trouva une en Mustapha Bakbou.

Il rejoignit d’abord Noujoum El Hamra (Les Étoiles de la Ville Rouge), faisant ses armes sur scène. Mais ce fut son appartenance à Jil Jilala — l’un des groupes légendaires aux côtés de Nass El Ghiwane qui définirent l’éveil musical du Maroc — qui le propulsa dans la conscience nationale.

Avec Jil Jilala, Bakbou contribua a forger un son nouveau : des instruments traditionnels et des profondeurs spirituelles mariés a des arrangements contemporains et une conscience sociale. Le guembri, autrefois confiné aux cérémonies des zaouias, parlait désormais aux stades.

Portrait de Mustapha Bakbou


Le Son de Marrakech

Le style de Bakbou était indubitablement Marrakchi — des rythmes lourds et circulaires qui gravitent autour d’un soleil spirituel. Mais ce qui le distinguait de ses pairs était son extraordinaire capacité à respirer avec d’autres traditions musicales sans perdre son propre oxygène.

Le Circulaire

Des rythmes lourds et gravitationnels, fidèles à la tradition en cérémonie, pourtant assez flexibles pour danser avec le jazz et le rock.

Le Pont

Une rare capacité à préserver le cœur spirituel tout en ouvrant les portes aux harmonies occidentales et aux rythmes mondiaux.

Le Guérisseur

N'oublia jamais que le Gnawa est d'abord médecine — que ce soit lors d'une lila nocturne ou sur une scène new-yorkaise.

Il décrivait simplement son approche : « Du Gnawa qui respire avec le monde. » La tradition était les poumons ; le monde fournissait l’air nouveau.

Bakbou en jeu


Ambassadeur auprès du Monde

La réputation de Bakbou traversa les océans. Sa maîtrise de la fusion — une vraie fusion, pas un mélange superficiel — attira l’attention des géants du jazz et de la world music qui reconnurent en lui quelque chose de rare : un artiste assez profondément enraciné dans la tradition pour dialoguer véritablement avec d’autres formes.

Les collaborations se lisent comme une liste de rêve :

Marcus Miller — Le légendaire bassiste trouva dans le guembri de Bakbou une voix apparentée, deux traditions de basse conversant à travers les continents.

Pat Metheny — Le virtuose de la guitare jazz découvrit des harmonies inattendues entre ses explorations harmoniques et les profondeurs modales du Gnawa.

Louis Bertignac — L’icône du rock français collabora sur des projets qui prouvèrent que le Gnawa pouvait rocker sans perdre son âme.

Sixun — Le groupe français de jazz fusion trouva en Bakbou le pont parfait vers les racines africaines.

Bakbou en jeu

Il se produisit à travers l’Amérique, l’Europe et l’Asie. En 2011, The New York Times présenta sa performance au Florence Gould Hall, décrivant la musique Gnawa comme « spirituelle mais jamais calme » — des mots qui capturaient parfaitement l’approche même de Bakbou.


Florence Gould Hall : Une Nuit à New York

Un samedi soir de mai 2011, le Florence Gould Hall de Manhattan accueillit quelque chose d’extraordinaire. Dans le cadre du Festival World Nomads Morocco, quatre maitres Gnawa partagerent une seule scene : Bakbou aux cotes de Mahmoud Guinea, Hassan Zgarhi et Hassan Hakmoun.

Le critique du New York Times Jon Pareles écrivit de cette soirée :

« La musique est spirituelle mais jamais statique. La plupart des morceaux sont portés par des riffs de basse véloces joués par le leader sur le sintir à trois cordes et par le cliquetis brillant des grandes castagnettes métalliques appelées qaraqeb, avec des mélodies vocales en appel et réponse s’élevant au-dessus du rythme. Les musiciens sont aussi chanteurs et danseurs : s’accroupissant et bondissant, virevoltant et même faisant des saltos alors que les polyrythmes se densifient et que les morceaux accélèrent. »

Pour Bakbou, ce fut la confirmation que le Gnawa pouvait parler à n’importe quel public disposé à écouter — non pas comme spectacle exotique, mais comme langage spirituel universel.

Bakbou en jeu


Gardien de la Flamme

Malgré son succes international, Bakbou n’abandonna jamais la zaouia. Il continua a diriger des lilas traditionnelles a Marrakech, transmettant la tagnawit aux nouvelles générations tout comme son pere la lui avait transmise.

Il craignait ce qu’il voyait arriver au Gnawa : sa commercialisation, sa réduction à un divertissement de festival dépouillé de sa substance spirituelle. « Le danger, » disait-il, « n’est pas la fusion. Le danger est d’oublier pourquoi nous jouons. »

Ses éleves apprenaient non seulement la technique mais la responsabilité. Le guembri, leur enseignait-il, n’est pas une guitare. C’est un instrument de guérison. Le tenir, c’est accepter un devoir sacré.


Le Dernier Silence

En 2025, Marrakech perdit l’un de ses plus grands fils. Maâlem Mustapha Bakbou s’éteignit après une bataille contre la maladie, à l’âge de 72 ans. La ville rouge pleura un maître qui avait porté sa voix spirituelle dans le monde et l’avait ramenée.

Mais son héritage respire encore — dans les élèves qu’il forma, dans les enregistrements qu’il laissa, dans la preuve qu’il apporta que tradition et innovation peuvent marcher main dans la main quand elles sont guidées par une compréhension véritable.

L'héritage de Bakbou


Écoute Essentielle

Ftouh Rahba

Rituel Traditionnel

La cérémonie d'ouverture dans sa forme la plus pure — Bakbou en gardien de la tradition, le rythme guérisseur intact.

Avec Jil Jilala

Sessions de l'Ère Folk

La révolution folk capturée — le Gnawa rencontrant l'arrangement contemporain dans l'éveil musical du Maroc.

Aisha

Avec Peter Danstrup

L'Orient rencontre l'Occident en dialogue authentique — la philosophie de fusion de Bakbou rendue audible.


« Le Gnawa n'est pas de la musique. C'est un esprit qui sauve l'être humain. »

— Maâlem Mustapha Bakbou


Il naquit dans une zaouïa et mourut maître reconnu sur tous les continents. Il joua pour les esprits lors de cérémonies nocturnes et pour des légendes du jazz dans des studios d’enregistrement. Il prouva que l’on peut honorer ses ancêtres tout en parlant au futur.

Quand Mustapha Bakbou tenait son guembri, deux mondes se rencontraient : les anciennes traditions de guérison de l’Afrique subsaharienne et la conversation mondiale de la musique contemporaine. Entre ses mains, ils ne furent jamais ennemis. Ils étaient partenaires d’une danse qui continue encore aujourd’hui, portée par chaque éleve qu’il forma, chaque enregistrement qu’il laissa, chaque esprit qu’il aida a guérir.

La zaouïa de Marrakech est toujours debout. L’encens brûle toujours. Et quelque part dans ses échos, le Maâlem joue encore.