Dans un paysage musical ou le melange aleatoire est devenu la monnaie de la visibilite, Maâlem Hassan Zeghari, connu dans le monde Gnawa sous le nom de Hassan El Gadiri, se dresse comme une forteresse inebranlable. Il ne se contente pas de jouer du guembri — il parle a travers lui dans le dialecte non modifie de la zaouia marrakchie. Son nom est invoque non pas sur les scenes commerciales mais dans les conversations des ethnomusicologues et des maitres quand ils ont besoin d’un point de reference vivant pour le style marrakchi pur.
Ce qui le rend exceptionnel est une double capacite veritablement rare : la faculte de commander l’espace ouvert et chaotique de la place Jemaa el-Fna avec une voix qui transperce le bruit de la vie quotidienne, et la profondeur pour transformer cette meme energie en quelque chose d’austere, de precis et de spirituellement dense quand les portes d’une lila se referment derriere lui. Il n’adapte pas la tradition au public. Il adapte le public a la tradition.
Racines : La Ville Rouge et Ses Ecoles Vivantes
Les racines de Maâlem Hassan Zeghari sont tissees dans le tissu spirituel et geographique de Marrakech — une ville qui, aux cotes d’Essaouira et de Fes, forme le grand pilier triangulaire du patrimoine Gnawa au Maroc. Marrakech n’est pas un simple lieu. C’est une atmosphere musicale specifique : plus rapide, plus lourde, plus physiquement insistante que l’ecole Marsaouie de la cote, construite pour les grands espaces publics ou la tradition a d’abord appris a capter l’attention.
Historiquement, la presence du Gnawa a Marrakech porte le poids des siecles. Les ancetres venus d’Afrique de l’Ouest — des peuples Bambara, Hausa, Fulani et Songhai — ont fusionne leurs pratiques de guerison et leurs cosmologies spirituelles avec l’Islam soufi des grands sanctuaires de la ville. Le resultat fut une ecole de Tagnawit qui respire differemment des autres villes : ses rythmes sont plus percussifs, plus ancres dans la terre, sa complexite polyrythmique concue pour creer les conditions physiques de la jedba (transe) en plein air plutot que dans les seules zaouias abritees.
Zeghari a grandi au coeur de ce monde. La zaouia dans les quartiers traditionnels marrakchis n’etait pas un simple lieu de pratique — c’etait la premiere salle de classe, la premiere cosmologie, le premier cadre moral. Les enfants absorbaient le vocabulaire des mlouk (les esprits et leurs couleurs, encens et mhallat associes) par proximite et osmose bien avant d’avoir la permission de toucher un instrument.
La Zaouia comme Ecole
Dans la tradition marrakchie, la zaouia est simultanement un lieu de culte, une clinique de guerison et une archive vivante. Aucun programme ecrit n'existe. Le savoir se transmet par la presence, l'imitation et des annees de service attentif a l'instrument et au maitre.
Jemaa el-Fna comme Laboratoire
La grande place de Marrakech n'est pas une scene. C'est un terrain d'epreuve ou le maâlem doit tenir une foule sans micro, sans programme et sans espace ferme. L'attention du public doit etre gagnee seconde par seconde. Cela a forge un type specifique d'autorite dans le commandement de Zeghari.
Une Dynastie en Construction
Les fils de Zeghari -- Samir, Abedin et Jamal -- ont ete inities a la tradition des leur plus jeune age. Ils forment aujourd'hui la colonne vertebrale du Groupe Oulad Gadiri, assurant que la transmission se poursuive sous forme vivante, pas dans des archives de musee.
L’Appel : Prendre le Guembri
Dans la tradition Gnawa, une personne ne decide pas de devenir maâlem. La communaute le reconnait, les anciens le mettent a l’epreuve, et les esprits — a travers l’evidence de la ceremonie — le confirment. Le guembri n’est pas remis tot. Il n’arrive qu’apres des annees a manier les qraqeb, a preparer l’encens, a apprendre la carte cosmologique des sept mlouk et leurs couleurs et fragrances correspondantes, et a demontrer la capacite de tenir une lila dans sa forme architecturale complete sans erreur.
Pour Maâlem Zeghari, ce moment est arrive par une preuve accumulee plutot que par un evenement dramatique unique. La tradition Gnawa de Marrakech considere que le test decisif est la capacite de prendre le guembri comme seul chef de la Derdeba — le rituel complet de guerison qui traverse la nuit du coucher au lever du soleil — et de naviguer sa sequence complete de mhallat (les suites spirituelles) sans faillir. Le maâlem dans cette position fonctionne comme un medecin de l’esprit collectif. Une erreur dans l’invocation du mauvais molk dans la mauvaise sequence, ou perdre le fil du rythme pendant un passage critique, comporte de reelles consequences pour ceux qui se sont ouverts a la ceremonie.
Ce qui a confirme son autorite fut la qualite specifique de sa voix. Dans la tradition marrakchie, la voix du maâlem n’est pas une decoration — c’est l’instrument principal de la ceremonie, le fil qui appelle les esprits et guide la congregation simultanement. La voix de Zeghari, aux aretes rugueuses et portant une grande profondeur resonante, est devenue la signature sonore que les praticiens et les auditeurs associent au groupe Gadiri.
Le Style Unique : Architecture Marrakchie Pure
Si vous avez besoin de comprendre ce qui distingue l’approche marrakchie des autres ecoles Gnawa, ecouter Maâlem Hassan Zeghari est l’un des chemins les plus clairs.
| Element | Style Marrakchi (Zeghari) | Marsaoui / Essaouira |
|---|---|---|
| Caractere rythmique | Lourd, rapide, densite polyrythmique. Concu pour l'espace ouvert et l'induction physique de la transe. | Plus lent, plus melodique, contemplatif. Concu pour la ceremonie intime en espace ferme. |
| Technique de guembri | Frappes puissantes sur le resonateur en peau. Drone de basse profond comme ancre rythmique pour les qraqeb. | Toucher plus leger, lignes melodiques plus soutenues sur les cordes. |
| Approche vocale | Rauque, profonde, imperieuse. Appel-reponse dense avec l'ensemble. Ya Moulay, Allahu Allahu comme piliers structurels. | Plus douce, plus melodique, passages solo prolonges. |
| Fidelite rituelle | Sequences de mhallat completes sans compression. Aucun raccourcissement commercial. | Egalement traditionnel, mais avec un ordonnancement ceremoniel different. |
Son approche du guembri le traite non comme un instrument melodique au sens occidental mais comme un centre gravitationnel — une force qui attire le schema rythmique des qraqeb vers la coherence et ancre simultanement les voix. La technique specifique de frappe profonde qu’il emploie, frappant le resonateur en peau de chameau avec un accent percussif qui renforce le drone de la corde de basse, est caracteristique de l’ecole marrakchie dans sa forme la plus traditionnelle.
Son adherence stricte aux sequences completes des mhallat — ne les comprimant ni ne les reordonnant jamais pour la commodite d’un set plus court — est ce qui le place dans la categorie des points de reference vivants de la tradition. Quand les praticiens ont besoin de verifier l’ordonnancement correct d’une sequence, ou le poids rythmique appropriate pour un molk specifique, les enregistrements du groupe Gadiri servent de reference premiere.
Carriere et Reconnaissance : De la Place au Monde
Le parcours de Maâlem Hassan Zeghari vers la reconnaissance internationale a suivi une logique organique plutot que commerciale. Il n’a pas cherche les scenes — les scenes ont trouve l’archive qu’il avait construite a travers des decennies de pratique a Jemaa el-Fna et a l’interieur des zaouias de Marrakech.
La premiere documentation majeure de son travail dans un contexte international vint en 1994, quand il participa comme interprete principal dans l’ensemble Gnawa Halwa, aux cotes de musiciens dont Abbas Larfaoui “Baska”, Ahmed Larfaoui, Abdenbi Benyizi et Majid Qradi “Fany”. Le resultat fut l’album “Rhabaouine”, sorti en France chez Blanca Li Records et distribue par Melodie Distribution. Ce qui rendit cet enregistrement exceptionnel fut son origine : il provenait de performances live de la production theatrale et choregraphique “Nana et Lila”, creee par la choregraphe Blanca Li. Zeghari et l’ensemble apporterent l’architecture du rituel Gnawa dans un format dramatique sans compromettre le poids ceremoniel.
1994 : Gnawa Halwa
Album "Rhabaouine" chez Blanca Li Records. Enregistrement live de la production theatrale "Nana et Lila." Premiere documentation internationale majeure de la maitrise de Zeghari. Distribue en France et au-dela.
1995 : Morocco Crossroads of Time
Inclus dans la compilation documentaire d'Ellipsis Arts. Son interpretation de "Sidi Musa" a apporte l'energie de Jemaa el-Fna aux audiences internationales de world music pour la premiere fois.
2017 : Atlas Electronic
Performance au festival leader de musique electronique et experimentale du Maroc. Sa presence aux cotes d'artistes comme mad miran a confirme que le Gnawa authentique mene la musique trance contemporaine plutot que de la suivre.
En 1995, sa voix apparut dans “{Morocco} Crossroads of Time”, la compilation fondamentale d’Ellipsis Arts documentant les racines africaines profondes de la musique marocaine. Son inclusion en 2009 dans “Ouled Bambara : Portraits of Gnawa” sur Drag City et 2s and Fews placa sa performance dans un cadre specifiquement ethnomusicologique, centrant l’attention sur la lignee africaine Bambara au coeur de la tradition.
Ses apparitions en 2011 aux Etats-Unis introduisirent l’ecole marrakchie aupres d’un public americain qui avait rarement entendu le Gnawa dans sa forme traditionnelle non diluee. Et sa participation en 2017 au Festival Atlas Electronic — partageant l’affiche avec des artistes electroniques de pointe — fut peut-etre la demonstration la plus eclatante de sa position : il ne s’est pas adapte au contexte contemporain ; le contexte contemporain a reconnu sa primaute.
Fusion et Collaboration : Le Dialogue d’Egal a Egal
La philosophie de Maâlem Zeghari concernant la collaboration musicale est precise et intransigeante : l’engagement avec d’autres traditions est possible, mais seulement quand la structure rituelle Gnawa reste le centre controlant. Les instruments occidentaux entrent comme des invites. L’architecture polyrythmique circulaire de la tradition marrakchie n’est pas modifiee pour les accommoder.
Trance Mission : Un Modele de Respect Mutuel
La collaboration la plus significative et soutenue de sa carriere a commence en 2004, quand le saxophoniste baryton belge Gregoire Tirtiaux voyagea a Marrakech non pour jouer avec Zeghari mais pour etudier sous sa direction. Ce renversement de la dynamique habituelle — un musicien academique europeen devenant disciple d’un maitre africain — est la cle pour comprendre pourquoi le projet resultant, Trance Mission, a reussi la ou les projets de fusion superficielle echouent.
| Membre | Role | Fonction dans l'Ensemble |
|---|---|---|
| Hassan Zeghari | Voix principale, guembri | Centre rythmique et spirituel. Toutes les autres parties orbitent autour de son pouls. |
| Gregoire Tirtiaux | Saxophone baryton, voix | Co-fondateur. Apres des annees d'apprentissage a Marrakech, entre comme invite respectueux dans le cadre Gnawa. |
| Abedin Zeghari | Voix, qraqeb | Maintient la structure repetitive cyclique du Gnawa. |
| Jamal Zeghari | Voix, qraqeb | Maintient la structure repetitive cyclique du Gnawa. |
| Giovanni Di Domenico | Piano Fender Rhodes | Couleur harmonique contemporaine sans supplanter le rythme Gnawa. |
Tirtiaux n’est pas arrive avec un agenda musical. Il est arrive avec une posture d’etudiant, et a appris la logique interne des mhallat marrakchis de l’interieur avant d’etre pret a interagir avec eux depuis l’exterieur. Les concerts resultants de Trance Mission — dont la serie Daba Maroc en Belgique en 2012 — ont demontre une forme de dialogue ou la polyphonie emerge d’une connaissance mutuelle authentique.
Gnawa Impulse : La Generation Suivante
Ce qui confirme que l’influence de Zeghari s’etend au-dela de sa propre performance est la trajectoire de son fils Samir Zeghari. En septembre 1998, Samir rencontra les multi-instrumentistes allemands Jan Claudius Rass et David Bek a Marrakech. Le resultat fut Gnawa Impulse — un projet centre sur le concept de “Living Remixes”, superposant des enregistrements rituels Gnawa (dont “La Ilaha Illa Allah”) avec des rythmes electroniques techno et trance. Cette experience precoce de production electro-marocaine prouva que la relation de la famille Zeghari avec la tradition n’etait pas une preservation par l’isolement mais la construction de racines profondes permettant une exploration contemporaine authentique.
Heritage et Transmission : L’Archive Vivante
La chose la plus importante que Hassan Zeghari laissera derriere lui n’est pas un catalogue d’albums. Ce sont trois fils qui portent la tradition dans leurs corps plutot que dans de la documentation.
Samir, Abedin et Jamal Zeghari n’ont pas appris le Gnawa comme une carriere. Ils y ont ete inities comme un mode de vie. Chacun a suivi l’apprentissage complet — des annees aux qraqeb avant d’approcher le guembri, la memorisation de centaines de strophes poetiques en arabe marocain et en dialecte africain Bambara, l’immersion dans l’ordonnancement cosmologique des sept mlouk et leurs sequences dans la lila. Ils forment le Groupe Oulad Gadiri non comme un acte commercial mais comme une continuation de la pratique vivante de la zaouia Zeghari.
Au-dela de ses fils, la volonte de Zeghari de transmettre a un disciple europeen (Tirtiaux) reflete la comprehension que la Tagnawit est un patrimoine humain au-dela des frontieres ethniques — un patrimoine qui peut etre appris par ceux qui l’approchent avec la rigueur et le respect necessaires.
Ce qu’il craint de perdre : pas la musique elle-meme, mais son sens. La transformation du Gnawa en divertissement touristique ou en spectacle de festival — un Gnawa sans l’intention therapeutique, sans le sequencement attentif des mhallat lies a des esprits et guerisons specifiques, sans le poids de la jedba comme evenement reel plutot que performance — est, pour lui, la disparition de la tradition meme si sa forme exterieure survit.
Ce qu’il veut laisser : une ecole qui respire. Des voix qui connaissent encore “Ya Moulay” dans le bon contexte. Un Gnawa marrakchi capable de se tenir sur une scene mondiale sans s’excuser de sa complexite ni se simplifier pour etre compris.
Ecoutes Essentielles
Arbi A Moulay / Sidi Bou Ganga
Gnawa Halwa : Rhabaouine / 1994
Un document anthropologique autant qu'un enregistrement. L'invocation des esprits de la foret dans la sequence ceremonielle Gnawa. La voix profonde et rauque de Zeghari sur le motif verrouille des qraqeb -- voici ce que sonne une zaouia marrakchie aux premieres heures d'une lila, quand les esprits sont au plus pres.
Sidi Musa
Morocco Crossroads of Time / 1995 / Ellipsis Arts
Selectionne pour une compilation distribuee internationalement precisement parce qu'il capture quelque chose d'irrepetable : l'energie de performance de la place Jemaa el-Fna traduite en enregistrement. La mhalla de l'esprit de l'eau avec tout le poids percussif du polyrythme marrakchi derriere.
Trance Mission Live
Collaboratif / Serie Daba Maroc / Belgique 2012
La preuve pratique du principe de dialogue egal. Le saxophone baryton de Tirtiaux trouve des espaces a l'interieur du polyrythme marrakchi sans le deplacer. Le guembri de Zeghari n'ajuste ni son accordage ni son tempo pour accommoder le musicien de jazz. Le musicien de jazz a appris a se mouvoir a l'interieur de la structure Gnawa.
"Le guembri n'est pas du bois et des cordes avec lesquels on joue pour se divertir. C'est la langue des ancetres. Quand nous frappons sa peau, nous ne faisons pas de la musique -- nous reveillons la memoire endormie et guerissons les ames errantes."
Maâlem Hassan Zeghari (El Gadiri)
Hassan Zeghari n’a pas couru apres le monde. Il a tenu sa position au centre d’une tradition vivante a Marrakech, et le monde est venu trouver ce qui s’y trouvait. Ses fils la portent en avant. Ses eleves la portent au loin. Et le guembri qu’il joue encore dans les zaouias de la vieille ville continue de parler dans la langue ininterrompue d’une tradition arrivee enchainee il y a des siecles et qui a refuse, a travers tout ce temps, de devenir quoi que ce soit de moins qu’elle-meme.