Il y a des noms dans le monde du Gnawa qui jouent de la musique, et il y a des noms qui sont la tradition elle-meme. Maalem Abdellatif El Makhzoumi, connu sous le legendaire surnom de Chabada, appartient a la seconde categorie. Il represente un cas rare dans le monde Gnawa : un maitre qui reunit deux formes de maitrise — la maitrise de l’interpretation (voix et guembri) et la maitrise artisanale (la fabrication des instruments eux-memes : les qraqeb et le guembri). Ce qui le distingue de ses contemporains est son engagement absolu envers le poids spirituel de l’ecole de Marrakech et son refus de vider le rituel de son contenu guerisseur.
“La Lila n’est ni un spectacle ni un divertissement. C’est un grand hopital spirituel ; pour chaque maladie il y a un service, et pour chaque ame il y a un remede.”
Les Racines : Ne au Coeur du Rituel
Pour comprendre l’architecture sonore et spirituelle qui definit Maalem Abdellatif El Makhzoumi, il faut plonger dans les racines anthropologiques de Marrakech. Pour Makhzoumi, l’appartenance a la culture Tagnawit n’a jamais ete un choix de carriere fait tardivement — c’etait un destin existentiel ecrit des son premier souffle. Ce lien remonte a des siecles d’echanges culturels et spirituels commences avec les caravanes transsahariennes, precisement depuis l’epoque de la dynastie Saadienne a la fin du XVIe siecle, lorsque le sultan Ahmad Al-Mansour amena des milliers de personnes de l’Empire Songhai au Maroc. Ces ancetres qui portaient la douleur de l’exil et de l’esclavage transformerent leur souffrance en un systeme de guerison fonde sur le rythme, la transe et la consecration des esprits (les Mlouk).
La Naissance au Coeur du Son
Au coeur de cet heritage africain-marocain, la musique n’etait pas pour Makhzoumi quelque chose que l’on pratiquait hors du foyer lors d’occasions speciales — c’etait l’environnement meme dans lequel il a pris ses premiers souffles. L’histoire de sa naissance est l’un des recits les plus profonds des cercles Gnawa de Marrakech : sa naissance a coincide avec une Lila rituelle celebree a l’interieur d’une zawiya. Ce jour-la, malgre le fait que sa mere etait en travail, son pere lui demanda de rester a la maison et de ne pas se rendre a la zawiya. Mais sa grand-mere intervint fermement, declarant : “Une fille de Gnawa ne peut etre refusee par les Gnawa.” C’est ainsi qu’Abdellatif naquit — spirituellement et physiquement — dans l’etreinte du rythme lourd, devenant “un fils de Gnawa” au sens litteral et metaphorique, absorbant les melodies et la fumee de l’encens avant d’apprendre a parler.
L’Apprentissage Aupres de Sidi Amara
L’appartenance a une zawiya Gnawa est une condition essentielle pour garantir la purete de la transmission des connaissances. Makhzoumi etait etroitement lie a l’ecole de Marrakech qui utilise les anciennes zawiyas comme centres de culte et de guerison. Il s’est forme spirituellement et musicalement aupres de grands maitres, en premier lieu Maalem Sidi Amara, considere comme l’un des piliers de l’ecole Gnawa. Makhzoumi decrit son maitre Sidi Amara comme “un maitre et demi”, affirmant qu’il possedait une ecole d’interpretation (Tagnawit) entierement sienne, differente de tous ses contemporains. Cette formation precoce au sein de la zawiya lui enseigna que le Gnawa n’est pas simplement une performance vocale — c’est l’invocation des esprits ancestraux, et que la discipline du silence et de l’ecoute des battements du guembri est le premier pas vers la guerison.
L’Atelier Traditionnel : La Naissance de “Chabada”
Parallelement a son apprentissage spirituel et musical, Makhzoumi decouvrit tres tot qu’un veritable Maalem doit etre le maitre de ses outils — qu’on ne peut extraire la note juste d’un instrument dont on ne sait comment il a ete fabrique. C’est la qu’emergea son apprentissage parallele dans l’atelier (Dier) de Maalem Abdellah Karkoubi, l’un des grands maitres de la fabrication traditionnelle d’instruments Gnawa a Marrakech. Sous la direction de Karkoubi, Makhzoumi apprit les secrets du martelage du fer et de sa transformation en qraqeb au tintement distinctif, melant l’echo des chaines historiques au rythme organise de l’esprit.
Dans cet atelier, l’identite de “Chabada” en tant que maitre artisan se cristallisa. Il comprit que les qraqeb marrakchies necessitent des specifications extremement precises pour correspondre au rythme lourd : elles doivent etre grandes et lourdes, ce qui confere aux rythmes “Ghiwan” et “Koyo” une profondeur inegalee et les empeche de glisser vers une vitesse de consommation rapide. Cette dualite unique (joueur et fabricant) amena Makhzoumi a voir la musique comme une structure architecturale complete, commencant par la fonte du fer et se terminant par l’entree du devot dans l’etat de jedba (transe).

L’Appel : La Lila comme Hopital Spirituel
La transition du “Koyo” (assistant musicien et repondeur) au “Maalem” (maitre qui porte le guembri et dirige la Lila) ne se produit pas soudainement. C’est une traversee spirituelle qui necessite une maturite psychologique, un courage absolu et l’acceptation de la responsabilite cosmique que comporte le soin des ames. Pour Makhzoumi, le moment de la transformation n’etait pas motive par un desir d’apparence theatrale — il est ne d’une realisation philosophique profonde sur la nature du rituel Gnawa et sa fonction guerisseuse.
La musique Gnawa est souvent perçue hors du Maroc comme un type de folklore ou de musique de danse rythmique. Mais Makhzoumi porte une vision entierement differente. Sa comprehension profonde est venue quand il a realise que la Lila (qui s’etend du soir aux premieres heures du matin, et peut durer sept jours dans les cas majeurs) n’est pas un concert — c’est une institution de guerison complexe. Dans l’une de ses revelations philosophiques, Makhzoumi decrit la Lila Gnawa comme ressemblant exactement a un ancien “hopital”, contenant des services specialises pour traiter les maladies internes et psychologiques. Il explique : “Dans la Lila, il y a un service pour le coeur, un service pour la tete, un service pour les os” — et chaque note frappee sur les cordes du guembri est dirigee pour penetrer un organe specifique et en extraire ce qui l’afflige.
La Purete et le Refus de la Profanation
Accompagnant cette transformation, un engagement decisif a rejeter tout compromis. Makhzoumi insiste sur le fait que le guembri (Hajhouj) possede une sacralite qui n’est pas moindre que celle des lieux saints. Il refuse categoriquement d’introduire le guembri dans des espaces indignes et affirme que le joueur doit etre en etat de purete rituelle complete (wudu) avant de toucher les cordes. Il croit que l’instrument possede sa propre volonte : il ne donne le ton et le son resonnant qu’a ceux qui le respectent et lui accordent sa dignite.

Le Son Marrakchi : Architecture du Poids
Le Tempo Lourd
Tandis que l'ecole Marsaouie accelere le tempo des le depart pour creer une excitation rapide, Makhzoumi marche le rythme lentement et deliberement -- "degre par degre" -- construisant la tension spirituelle en couches circulaires denses. Cette lenteur saturee de densite est essentielle pour etablir le fondement (Fersha) sur lequel les ailes rituelles de la Lila sont baties.
Le Ghzil et le Qriss
Makhzoumi traite l'instrument non pas en joueur mais en tisserand liant des fils invisibles. Sa technique du "Ghzil" implique un tissage rythmique complexe ou les doigts se deplacent en cercles rapides sur les grosses cordes, creant des flux continus de polyrythmies entrelacees. Le "Qriss" est un double tapotement avance sur la peau et le bois simultanement, produisant une percussion etouffee semblable a un tambour qui soutient la ligne de basse principale.
Les Qraqeb Lourdes
Les qraqeb marrakchies sont grandes et lourdes, forgees en fer epais. Elles creent des harmoniques profondes (overtones) qui imitent la resonance des chaines historiques, soutenant le rythme sombre et lent. Le poids empeche le rythme de glisser vers une vitesse de consommation -- une distinction fondamentale avec les instruments cotiers plus legers.
L’Alchimie de la Fabrication du Guembri Marrakchi
La signature artistique de Makhzoumi ne commence pas sur scene — elle commence dans son atelier. En tant qu’artisan professionnel, il ingenierie le son avant de le jouer. Il refuse les instruments commerciaux prets a l’emploi (fabriques rapidement pour les touristes et la decoration) et insiste pour construire ses outils selon une chimie traditionnelle d’une complexite extreme qui necessite au moins un mois complet pour produire un veritable chef-d’oeuvre musical.
| Etape | Procede Technique | Objectif Sonore et Rituel |
|---|---|---|
| Sculpture et Evidement | Utilisation d'une piece de bois massif (Qarta) et sculpture a l'herminette a des distances centimetriques calculees | Creation d'une cavite precise garantissant l'amplification sonore (Resonance Acoustique) aux basses frequences requises |
| Traitement de la Peau | Utilisation de peau de cou de chameau ou de chevre locale, trempee dans du lait plutot que dans l'eau et les produits chimiques | Le lait confere a la peau une humidite et une souplesse exceptionnelles qui empechent la dechirure sous les frappes puissantes, produisant un son plus chaud et plus flexible |
| Assemblage et Tension | Etirement de la peau sur le bois avec un soin extreme, en evitant les trous de clous excessifs | Maintien d'une tension uniforme sur toute la surface de la peau pour une reponse precise a la technique du Qriss et la production d'un son pur |

Carriere et Reconnaissance
Le parcours de Makhzoumi des ruelles anciennes de Marrakech aux projecteurs des scenes mondiales n’a pas ete construit sur une planification commerciale — il etait le produit inevitable de l’attraction gravitationnelle de l’authenticite. Au debut de sa carriere, jusqu’a la fin du XXe siecle, le Maalem Gnawa n’etait pas considere comme un musicien professionnel au sens moderne ; la pratique rituelle se faisait souvent en echange de repas pour la troupe (Koyo) ou de quelques dirhams collectes comme ftuh (donations) lors de Lilas pouvant durer sept jours eprouvants.
La Percee Internationale
Le moment charniere de la reconnaissance internationale est survenu quand le pianiste cubain de world-jazz Omar Sosa a remarque le style lourd et sature d’histoire de Makhzoumi. Sosa etait en quete des racines africaines profondes du jazz et du blues. Impressionne par ce qu’il a trouve, il a invite Makhzoumi a Paris en 2003 pour un concert commun. Ce premier voyage international a servi de certificat de naissance mondial pour Makhzoumi, Sosa le presentant dans les cercles artistiques europeens comme l’un des “titans de la culture Gnawa et de ses derniers gardiens authentiques.”
La Celebrite a-t-elle Change sa Relation au Rituel ?
Malgre ses participations a de grands festivals (tels que Jazz au Chellah en 2009 et le Festival Gnaoua d’Essaouira), la relation entre Makhzoumi et le rituel authentique est restee blindee contre la vanite commerciale. Il affirme clairement que les festivals sont des espaces de communication culturelle et de celebration artistique, mais que la veritable “Rehba” (terre sacree) reste la Lila rituelle celebree dans les maisons des devots ou les zawiyas pour la guerison.
Fusion et Ponts Musicaux
La musique Gnawa est par nature meme une forme de fusion historique — elle a fondu la memoire africaine (Soudan occidental, Senegal, Mali) avec les spiritualites amazighes et arabes dans un creuset soufi marocain. De ce point de vue, Makhzoumi ne considere pas l’interaction du Gnawa avec la musique mondiale (comme le jazz et le blues) comme une innovation soudaine, mais comme la continuation d’un dialogue culturel ancien. Neanmoins, il possede une philosophie extremement stricte envers ce qu’on appelle aujourd’hui “Fusion.”
Le Dialogue avec le Jazz : Chabada et Omar Sosa
L’exemple le plus marquant incarnant cette philosophie fut sa collaboration epique avec le maitre cubain Omar Sosa. Lors du concert de cloture du festival Jazz au Chellah en 2009, Makhzoumi n’a pas modifie ses rythmes marrakchis lourds pour s’adapter a la vitesse du piano contemporain — c’est plutot le piano qui s’est retire humblement pour s’harmoniser avec les frappes profondes du guembri de Makhzoumi. Cette rencontre n’etait pas un simple assemblage de sons differents — c’etait une plongee dans le concept du rythme “Chabada” en jazz, un rythme rebondissant et pulsant qui croise de maniere stupefiant les rebonds dans le registre grave des qraqeb et du guembri.

Heritage et Transmission
Dans sa septieme decennie, Maalem Abdellatif El Makhzoumi se tient dans une zone sensible entre deux epoques. La question de l’heritage et de la transmission des connaissances represente sa plus grande preoccupation, surtout alors qu’il assiste aux transformations radicales des methodes d’apprentissage a l’ere numerique.
Il insiste sur le fait qu’un veritable apprentissage est “spirituel et moral avant d’etre mecanique.” L’apprenant doit passer de longues annees (generalement de 7 a 18 ans dans la tradition Gnawa) au service de la zawiya, assis dans la “Rehba” (cercle de jeu), apprenant les types d’encens, et comprenant la sequence hierarchique des couleurs et des Mlouk.
Ce que Makhzoumi craint le plus, c’est que “l’aura” et la fonction guerisseuse disparaissent du Gnawa. Il exprime une tristesse profonde devant la diminution du nombre de vrais devots qui venaient autrefois a la Lila avec une intention sincere et des larmes coulant a la recherche de la guerison spirituelle, desormais remplaces par des publics cherchant le spectacle vide de sens. Il craint egalement l’extinction de l’artisanat lourd traditionnel des qraqeb et du guembri — notant la proliferation d’instruments colores bon marche (faits pour la decoration ou les touristes) fabriques en quelques jours, depourvus de l’ame et de la resonance necessaires a la guerison.
Ce qu’il veut laisser derriere lui est une generation de Maalems qui ne rougissent pas de l’ecole marrakchie “lourde.” Son veritable heritage reside dans les instruments qu’il a construits de ses propres mains et qui continueront a jouer pendant des annees apres lui, et dans ses apprentis qui ont absorbe la philosophie du “wudu avant le jeu.”
Ecoute Essentielle
Zid Lmal
Rituel / Fondation (Ouled Bambara)
De la phase fondatrice de la Lila ou les origines africaines profondes sont invoquees. Le jeu de Makhzoumi ici met en valeur le poids marrakchi classique. Le tempo avance avec une lenteur extreme, donnant aux auditeurs la chance de contempler la resonance profonde du guembri et son harmonie parfaite avec les reponses vocales du choeur Koyo.
Sidi Moussa
Scene / Cinetique (Esprits Marins Bleus)
Ce morceau appartient a la suite de la couleur bleue dediee aux esprits de la mer et de l'eau. La performance de Makhzoumi deborde d'une energie immense adaptee a la scene. Les qraqeb ici creent un son qui imite le fracas des vagues, tandis que Makhzoumi applique sa technique du "Nzoul" (descente) avec maitrise.
Hammouda / Youbadi
Personnel / Vitrine Technique
Ici l'identite individuelle de "Chabada" brille de tous ses feux. La technique du "Ghzil" (tissage rapide des doigts sur les cordes) atteint son apogee. L'interaction complexe entre la ligne percussive continue et les improvisations precises du guembri reflete sa capacite extraordinaire a dompter l'instrument et a diriger la Lila avec maitrise.
"La Lila, c'est comme un hopital ; celui qui est malade vient. Il y a un service pour le coeur, un service pour la tete, un service pour les os... Entre dans la Lila avec intention et ecoute la note -- vis avec elle et elle te guerira."
Maalem Abdellatif El Makhzoumi (Chabada)