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Mahjoub El Goubani - Maître musicien Gnawa de Essaouira
Maâlem

Mahjoub El Goubani

Essaouira, Maroc Style Traditional

Pourquoi le nom de Maalem Mahjoub El Goubani est-il toujours invoque lorsqu’on parle des racines profondes du Gnawa ? La reponse depasse sa brillance musicale pour toucher l’essence meme de la formation spirituelle de cette culture. Il etait le pere spirituel et Moqadem de la Zawiya Sidi Bilal a Essaouira — le premier gardien et depositaire des secrets des rituels sacres. Ce qui le distingue de sa generation, c’est qu’il represente une rarete historique vivante : une famille qui a preserve sa tradition pendant 400 ans de transmission ininterrompue de pere en fils. El Goubani etait la reference traditionnelle la plus importante qui a etabli les piliers de la Tagnaouite avec une rigueur qui ne tolere aucun compromis — et pourtant, malgre cette orthodoxie rituelle, il etait une force magnetique qui attirait les innovateurs et les legendes musicales occidentales comme Jimi Hendrix et Carlos Santana pour explorer le rythme cosmique entre ses mains.

“Mon pere s’appelait M’Barek, et il etait ne a Chnafou au Soudan, d’ou il fut enleve et vendu dans le desert, tandis que ma mere etait originaire de Bamako au Mali… Quant a moi, je suis ne a Essaouira en 1923… et depuis 1985, je suis Moqadem de la zawiya Gnawa.”

— Maalem Mahjoub El Goubani parlant de ses racines et du poids de ses responsabilites (Documentation Namir, 1998)


Les Racines : Le Fil Transsaharien

Pour comprendre l’immense poids anthropologique de Maalem Mahjoub El Goubani, il faut plonger dans une histoire ecrite non dans des manuscrits mais dans la memoire vivante de la musique Gnawa. L’histoire de la communaute Gnawa est orale — une histoire “vivante” reenactee chaque fois que les cordes du guembri vibrent et que les qraqeb en fer s’entrechoquent.

El Goubani est ne a Essaouira (l’ancienne Mogador) en 1923. Mais ses vraies racines plongent profondement dans le continent africain, au-dela des montagnes de l’Atlas et des sables du Sahara. Son pere, nomme M’Barek, venait d’un village appele Chnafou au Soudan. L’arrivee de sa famille au Maroc n’etait pas une migration volontaire — c’etait le produit direct du kidnapping et de l’esclavage. Son grand-pere et son pere furent saisis de leur village par la force des armes et vendus comme esclaves, endurant les epreuves brutales de la route des caravanes transsahariennes. Le sort du cote maternel de sa famille n’etait pas moins tragique : sa mere fut capturee dans la region de Bamako au Mali et conduite le long de la longue et sinistre route de l’esclavage vers le nord.

La Famille Exceptionnelle

La famille Soudani represente un cas historique et anthropologique exceptionnel au sein du tissu social Gnawa. Tandis que beaucoup de ceux qui appartiennent aujourd’hui a cette communaute peinent a identifier l’origine geographique ou ethnique precise de leurs ancetres — en raison de la rupture violente causee par le commerce des esclaves qui atteignit son apogee entre les XVIe et XVIIe siecles — la famille Soudani reussit a preserver cette lignee directe, devenant un temoignage vivant et tangible de la continuite culturelle a travers le Sahara.

Dans ce climat socio-historique sature de douleur, la musique n’etait pas une forme de divertissement artistique pour les ancetres d’El Goubani — c’etait une tactique vitale de survie et un outil spirituel pour guerir les blessures de la captivite et de l’exil. Les chants Gnawa constituent un registre historique oral narrant les marches de la mort a travers le Sahara aride. Le guembri qu’El Goubani allait un jour maitriser est decrit par ses fabricants avec un profond sentiment poetique et spirituel comme “la goutte de sang versee” — de cette blessure saignante, l’instrument tire sa dimension spirituelle hantee.

El Goubani grandit au sein des murs de la Zawiya Sidi Bilal a Essaouira, le refuge spirituel et siege de la confrerie Gnawa. Son enfance n’etait pas ordinaire. La zawiya n’etait pas simplement une ecole de musique — c’etait un hopital pour les ames, un temple rassemblant la diaspora africaine. Dans les premieres Lilas auxquelles il assista enfant, il ne regardait pas une “performance” mais assistait a des rituels de guerison complexes de la derdeba.


L’Appel : Le Manteau du Moqadem

En 1985, il recut le plus grand appel : il fut officiellement nomme Moqadem de la zawiya Gnawa (Zawiya Sidi Bilal) a Essaouira. Deux ans plus tard seulement, en 1987, sa position fut encore renforcee quand il fut installe comme Moqadem de la confrerie Gnawa pour toute la ville — la reference supreme et incontestee.

Le titre de Moqadem differe fondamentalement de celui de Maalem. Un Maalem peut etre un performeur habile ; le Moqadem est l’autorite supreme spirituelle, administrative et rituelle au sein de la confrerie. Il est le chef supreme qui organise le cours de la “Lila” guerisseuse du coucher du soleil a l’aube. Lui seul est presume posseder une comprehension complete des sequences secretes des phases rituelles (mahallat), des sept couleurs associees a chaque entite spirituelle, et des types precis d’encens requis par chaque cas.

El Goubani n’etait pas simplement un musicien dirigeant un groupe — il etait le bouclier metaphysique protegant ses disciples. Il etait l’ancre garantissant que les ames retournaient en securite dans leurs corps apres avoir plane dans les royaumes de la transcendance.

Le Role du Moqadem

Directeur de la Lila complete du coucher du soleil a l'aube. Controle la sequence des sept couleurs, l'encens et la transition entre chaque phase spirituelle.

Lignee de 400 ans

Depositaire d'une tradition transmise de pere en fils du Soudan au Maroc sur quatre siecles. Un temoignage vivant de la continuite culturelle transsaharienne.

Gardien Contre la Dilution

Parmi moins de 10 maitres a Essaouira capables de conduire une veritable Lila guerisseuse. Il fut la derniere ligne de defense pour le noyau sacre de la Tagnaouite.


La Signature Artistique : L’Ecole d’Essaouira

L’ecole d’Essaouira qu’il herita et developpa — specifiquement l’approche de la famille Soudani — se distingue par une vitalite et un rythme qui tend vers ce que la theorie musicale moderne appelle le Funk : une attaque rythmique nuancee et un “sens de la hauteur bleu” sombre dans l’extraction des tons.

La Technique : Drop-Thumb Frailing

Le secret reside dans la methode de dressage du guembri. Le jeu authentique repose sur une technique d’une complexite extreme connue en ethnomusicologie sous le nom de “brushless drop-thumb frailing.” Cette technique ancienne — documentee dans les manuels d’enseignement du banjo du XIXe siecle en Amerique comme heritage africain — evite de balayer plusieurs cordes a la fois pour produire des accords. Au lieu de cela, le pouce tombe de facon repetee et rythmique sur la corde de basse qui vibre librement, creant un bourdonnement pulsatoire ressemblant a des battements de coeur circulaires. Simultanement, l’index et le majeur frappent des patterns rythmiques aigus dans un style ressemblant a de la percussion en code Morse.

Element La Signature de l'Ecole El Goubani
Dynamique RythmiqueTransition graduelle du rythme lourd et profond vers des spirales circulaires accelerees -- facilitant l'ascension spirituelle
Technique GuembriDrop-thumb frailing : bourdonnement bas continu (pulsion de basse) combine a des frappes superieures percussives rapides de style africain
Role des QraqebMoteur rythmique syncopé poussant le cycle vers son apogee -- pas d'accompagnement, mais une seconde voix principale
PhilosophieAdherence litterale stricte aux textes rituels et a la sequence des mahallat, avec une "attaque rythmique funky" distinctive qui donne a l'ecole son caractere vital

Carriere et Reconnaissance

Quand l’Occident fit Pelerinage

A la fin des annees 1960, dans le contexte d’une recherche mondiale de racines, des geants de la guitare mondiale comme Jimi Hendrix et Carlos Santana voyagerent au Maroc, se dirigeant specifiquement vers Essaouira pour rencontrer et jouer avec Maalem El Goubani.

Hendrix etait hante par une obsession pour les mondes spirituels caches. Lorsqu’il visita le Maroc, il cherchait le “blues original” — la musique non ecrite qui libere l’ame. Il trouva dans la performance d’El Goubani un reflet de sa propre musique : improvisation infinie sur une base rythmique fixe et stricte. Pour El Goubani, la fusion n’etait pas un rejet quand elle etait comprise comme l’accueil d’invites dans sa maison spirituelle. Il accueillait les musiciens etrangers pour s’asseoir et jouer avec lui, a condition que le rythme du guembri et le schema des qraqeb restent inchanges.

L’Hommage Posthume

Le moment le plus decisif dans son parcours vint apres sa mort. Maalem El Goubani quitta ce monde en 1997. L’annee suivante, en juin 1998, la premiere edition inaugurale du Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira fut lancee — comme si elle avait ete tenue expressement comme un hommage spirituel a la generation des maitres pionniers qui quittaient la scene, avec El Goubani en tete. Cette premiere edition est intimement liee a son souvenir.


Fusion et Ponts Musicaux

La lignee de la fusion, nee de la philosophie ouverte mais enracinee d’El Goubani, etablit le modele pour la collaboration authentique du Gnawa avec la musique mondiale : dialogue sans dissolution, ouverture sans trahison du noyau rituel.

Son fils, Maalem Najib Soudani, fonda The Sudani Project pour fusionner le jazz avec le Gnawa en collaboration avec le saxophoniste Patrick Brennan. Brennan nota avec une grande perspicacite que le role des qraqeb metalliques et des cordes epaisses du guembri correspond precisement aux roles de la cymbale et de la basse dans un ensemble de jazz — rendant le dialogue entre eux naturel et etonnant.


Heritage et Transmission

El Goubani legua une tradition couvrant 400 ans de transmission de pere en fils. Il eut six fils qui formerent le groupe Freres Soudani. Parmi eux, deux noms porterent la Tagnaouite essaouirie vers le monde :

Maalem Najib Soudani — Eleve au sein de la Zawiya Sidi Bilal sous la supervision directe de son pere. Najib ne se contente pas de jouer ; il maintient un humble atelier pres du “Derb Oujda” a Essaouira pour construire des instruments guembri a la main et forger des qraqeb — un fabricant de son et gardien du patrimoine.

Maalem Allal Soudani — Connu comme “le Reveur.” Il decrit l’etat du jeu et de la jedba dans une expression transmise par son pere : “Quand je joue, je ne sens plus mon corps. Je me vide completement. Et quand j’atteins l’etat d’extase (Trance), je ne suis plus qu’une feuille sur un arbre se balancant a la merci du vent.”

La grande peur d’El Goubani etait resumes dans le paradoxe de la popularite. Pour que la culture Gnawa survive a l’ere moderne, elle devait devenir populaire et connue — mais cette popularite dense (Profane) menace de tuer lentement son noyau sacre (Sacred). Il voulait laisser derriere lui une generation qui comprenne que cette musique est nee du sein de la souffrance de l’esclavage.


Ecoute Essentielle

Mahallat Soudan

Rituel / Memoire

Chants pour invoquer les ancetres, repretant des phrases d'exil et de perte : "Ils nous ont amenes du Soudan..." Ce n'est pas du simple chant -- c'est un registre historique du traumatisme de l'esclavage. L'auditeur ressent le poids des pas dans le desert, le guembri pleurant doucement pour refleter les douleurs enfouies.

Mahallat Mlouk

Therapeutique / Jedba

Enregistrements mettant en valeur le style funky de l'ecole d'Essaouira. Commencant doucement avec la technique drop-thumb frailing, avant que les rythmes des qraqeb ne montent en forme de spirale. Cette piste demontre la capacite de l'ecole a vider la conscience de ses contraintes materielles et permettre au corps une expression libre sous l'influence de la transe.

The Sudani Project

L'Heritage du Fils / Fusion Jazz

L'album collaboratif (Sudani CD) reunissant Maalem Najib Soudani, Patrick Brennan et Nirinkar Khalsa. Ce travail demontre comment la Tagnaouite authentique etablie par El Goubani peut s'entrelacer avec le jazz -- realisant un dialogue civilisationnel sans ceder son elan spirituel. Une extension vivante de l'heritage du pere.


"Mon pere s'appelait M'Barek, et il etait ne a Chnafou au Soudan, d'ou il fut enleve et vendu dans le desert, tandis que ma mere etait originaire de Bamako au Mali... Quant a moi, je suis ne a Essaouira en 1923... et depuis 1985, je suis Moqadem de la zawiya Gnawa."

Maalem Mahjoub El Goubani (Documentation Namir, 1998)

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